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    Un arbre ensommeillé

    S’éploie sur le chemin

    Et l’ombre du marcheur

    Le salue comme un frère

     


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  • Tout sauf écrire, tout sauf s’asseoir crayon en main devant la page blanche, tout sauf se plaindre et montrer sa misère et sa honte. Aller dans le jardin, cisailler quelques branches, ramasser les framboises, les tomates cerises, en croquer quelques unes, en faire un clafouti, les faire sécher en ribambelles avec le basilic, l’ail et le romarin, retourner une friche où dormaient les pommes de terre en se disant qu’il y faudrait bien quelques pieds de salades, quelques rangs de poireaux mais il faut y dépenser une telle énergie que la friche restera sans aucun doute friche jusqu’au printemps prochain, s’abrutir à ces jeux imbéciles proposés sur le net, accumuler clic après clic de grands blocs de couleur, rouge, bleu jaune, violet, les assembler en gros pavés et puis soudain les faire disparaître, avalés par la bouche invisible et muette d’un outil sans affect. Et cela à l’infini, des pans entiers de mes journées y passent, évacuer des blocs pour combler tout ce vide, éviter de penser, de me dire que moi aussi d’une certaine façon, je débloque, à force de tourner en rond, de me répéter en boucle toujours les mêmes choses, de me cogner en permanence aux mêmes murs, aux mêmes espoirs, aux mêmes attentes vaines.

    Si seulement on pouvait faire la même chose avec ses peurs, ses rancœurs, ses douleurs, ses récriminations, ses appels au secours qui restent lettre morte, avec cette masse informe d’agressions continues qui vous diminuent jour après jour, vous empêchent de vivre ! Pouvoir les trier par couleur, en faire des pavés et puis en un seul clic évacuer le tout, se nettoyer le corps et l’âme et faire place nette. Mais la tâche est immense, à peine a-t-on fini qu’il faut recommencer un peu comme  les seaux de merde vidés jour après jour ! Combien de seaux vidés ? Cela a-t-il un sens de vider de la merde ? Faut-il dire « Mon Dieu je vous l’offre comme l’aurait dit ma grand-mère ? Dieu accepte-t-il les seaux de merde en présent ? Ne pas écrire non, ne pas dire la couleur de la merde, sa consistance, son odeur, pas plus que celle de la pisse, une odeur permanente qui règne partout dans la maison, qui vous saute à la gorge dès la porte franchie. On a beau nettoyer, javelliser, désodoriser, lessiver, elle s’incruste partout, dans les joints du carrelage, dans les plis des cousins, dans les pieds  du lit et des fauteuils, du déambulateur, dans  les draps, les serviettes, les vêtements qu’il faut laver et relaver sans cesse, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après année, des litres et des litres de lessive, de savon, de détergent, des kilomètres de serpillère à  passer… Parfois, il m’arrive de me flairer parce que j’ai l’impression qu’elle est aussi sur moi !

    Certains pourront penser qu’il est inconvenant de s’exprimer ainsi. C’est vrai qu’il me faudrait employer de doux euphémismes, des synonymes, dépoussiérer, embellir la chose. Du reste personne ne parle jamais de cela, nulle part. J’ai beau lire et relire cette littérature gentillette qui vous parle de l’accompagnement aux personnes dépendantes, faire des stages aux aidants, non personne n’en parle, jamais. On vous parle du matériel : les couches, les alèzes, les draps jetables, les chaises garde-robe… On vous enseigne les trucs de base : une serviette colorée pour le haut, une serviette unie pour le bas, un gant à l’endroit pour le haut, un à l’envers pour le bas. Le haut, le bas, voilà à quoi sont réduites les personnes malades ! Quant aux photos sur les publicités : des personnes âgées souriantes et bien mises, bien propres sur elles, baignant dans un flou douçâtre et artistique et donnant la main à un gentil marmot tout plein de bienveillance ! De la douceur, toujours de la douceur à un point tel que je vomis ce mot qui vous enrobe le cerveau, efface vos pensées malsaines en vous rendant coupable de les avoir.

    Ne pas écrire non plus ce grand corps avachi comme une masse informe, l’éventration de l’abdomen qui fait comme un obus, la nuque qui se brise sur un amas de chairs, la bouche entrouverte sur le dentier qui fuit, les joues vidées de leur humanité, les lèvres qui peinent à dire quelques mots et ce sourire encore malgré tout quand je lui dis bonjour, ces mains qui me retiennent, ce regard implorant quand je lui souhaite bonne nuit et ces mots, toujours les mêmes, des mots à double sens qui me brisent le cœur : «  Tu t’en vas ? Alors je ne te reverrai plus ? » Que répondre à cela ?

    Garder le silence sur le dégoût que j’ai de moi quand je vais visiter ces maisons de retraite, les portes verrouillées qu’il faut franchir avec un code, la vision effarée que j’emporte chez moi de ces pauvres vieillards tous parqués au même endroit, la détresse de leur pauvre regard quand on entre, de ces mains qui s’agrippent, de leur questionnement, de leur attente d’une visite, de l’espoir qu’ils gardent encore de repartir bientôt chez eux.

    Ne pas dire la violence et la méchanceté que je sens s’installer en moi, la colère contre l’éternelle injustice, le pouvoir de l’argent encore et toujours. Toute ma vie j’aurais vécu avec cette honte de la différence et voilà qu’au seuil de la vieillesse elle continue à me dévorer l’âme. Pourquoi est-ce si simple pour les uns et un chemin de croix pour les autres ? On a beau se faire humble et servile, aller ramper, implorer, expliquer, tenter de convaincre, multiplier les démarches, remplir des tonnes de paperasse, frapper encore et encore, rien n’y fait malgré ma gorge qui se noue, les larmes, le remord devant cet abandon que j’espère et redoute à la fois.

    Je revois tout à coup cette enfant que l’on a si souvent laissée seule pour vivre un ailleurs de paillettes, de routes illusoires qui n’ont mené à rien d’autre qu’à ce semblant de vie tellement éloigné de ce que l’on rêvait, de ce que l’on croyait croquer à belles dents avec cette joie fière et féroce qui habite souvent les femmes qui se savent belles et désirables, ce désir qui finit pourtant par vous claquer un jour à la gueule  pour vous rappeler encore et toujours que sur cette terre certains ont droit à des privilèges et que les autres doivent en attendre les miettes. Et moi, je regardais, adorant cet objet de fantasmes qui une fois encore me file entre les doigts.

    J’entends déjà les bien-pensants, les donneurs de leçons, les professionnels de la jolie maxime qui prêchent la vertu de l’acceptation, des plaisirs minuscules, de la beauté éphémère du rayon de soleil sur la feuille au printemps. Sans doute ont-ils raison mais peut-être devraient-ils se demander ce qui reste de ces jolies formules quand on doit vivre jour après jour avec cette charge sur les épaules, avec cette chaîne aux pieds qui vous entrave à chaque pas, annihile le moindre de vos projet parce qu’il faut dépenser une telle énergie pour pouvoir le réaliser que l’on n’a même plus le courage de le penser. Est-ce péché que d’aspirer à mieux, à plus, que de vouloir oublier l’odeur putride de la mort, de vouloir vivre, vivre, tout simplement vivre ? Accepter oui, de toute façon comment faire autrement, c’est si facile d’accepter quand on n’a pas le choix, se résigner, ne plus se révolter, se laisser glisser lentement comme les blocs de couleur qui disparaissent tout en bas de l’écran, s’asseoir sur son orgueil et dire adieu à tout. Mais je ne suis pas une sainte, j’ai beau entendre encore et toujours ces propos que l’on vous jette en permanence à la figure comme leçon de vie, moi je n’en veux pas, Si cela leur suffit, cette vie au ralenti tant mieux pour eux. Abdiquer, renoncer, se contenter de ce que l’on a, trouver le bonheur dans le peu, dans le rien comme nous le susurrent tous ces nouveaux philosophes à longueur de livres et de chants médiatiques destinés à vendre et à se remplir les poches, n’est-ce pas aussi une façon d’anesthésier les résistances, de susciter l’adhésion ou la résignation chez ceux qui souffrent. N’est-ce pas une façon de donner raison aux politiques, à la religion  qui prêchent l’austérité, l’humilité, la pauvreté ? L’austérité pour qui ? Encore et toujours pour les mêmes ! Plus de 8 millions d’aidants en France, majoritairement des femmes et des milliards d’économies pour l’état. Si nous arrêtions, la sécurité sociale serait en faillite ! Alors oui, acceptez votre sort mes mignonnes, résignez-vous, ayez confiance !!!!

    Ce matin encore dans un livre de méditations une phrase Gide « Ne te détourne pas, par lâcheté, du désespoir. Traverse-le. C'est par-delà qu'il sied de retrouver motif d'espérance. Va droit. Passe outre. De l'autre côté du tunnel tu retrouveras la lumière. » Et cette autre du Cardinal Suenens: "Soyez compréhensifs, doux et sages, regardez le monde avec des yeux d'amour !" Magnifique, allez vous vous écrier béats ! Des phrases comme celles là, j’en ai de pleins bouquins, de quoi tenir un blog jusqu’à ma mort juste pour entendre les gens s’exclamer « comme c’est beau, comme c’est vrai ! » Sauf que de plus en plus j’ai l’impression d’entendre Kaa, le serpent du livre de la jungle : « Ayez confiance !! » Confiance en qui, en quoi ? Un jour, si j’en ai le temps et le courage,  je parlerai de cette fameuse silver-économie et de ce que cela rapporte aux professionnels de la santé qui s’engraissent sur le dos des vieillards, qui roulent tous en BMW et vous regardent de haut quand vous osez contester leur pratique ! Sans  aucun doute, ceux là n’auront pas de soucis à se faire quand il faudra trouver pour eux une bonne maison de retraite !

    Alors oui, cela me rend violente mais personne ne vous oblige à me lire jusqu’au bout.


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    Mamie Marguerite dernière  partie

     

    Quand elle est morte, à l’âge de 90 ans,  je lui ai écrit une lettre.

    «   Tu es partie mamie par un matin   d’hiver, un sale petit matin de décembre, sans prévenir personne, seule dans cette chambre que l’on avait aménagée pour toi dans ce qui était autrefois ton magasin. Je me suis toujours demandé ce que tu devais penser d’avoir à dormir là, exposée comme une marchandise sous les étagères que tu arrangeais avec tant d’amour, à côté de cet énorme comptoir de bois blond où restaient encore quelques graines. Tu avais  pourtant à l’étage une chambre de reine avec une belle moquette rouge et  un grand  lit capitonné qui faisait ta fierté. C’était ton antre, ton refuge, un espace sacré dans lequel nous n’osions pas pénétrer sans y avoir été invités. Tous les soirs, avant de m’endormir, je t’entendais tourner avec application les pages du journal que tu  prenais plaisir à lire pour clore ta journée de labeur. C’était ta récompense et moi qui apprenais avec difficulté mes leçons dans la chambre juste à côté, je t’imaginais dans ce lit immense, blottie entre des draps toujours fraîchement lavés et repassés, toujours brodés à tes initiales, bataillant avec les pages du journal que tes gros doigts avaient tant de mal à tourner.

    Tu aimais aussi lire les classiques: Pagnol, Troyat, Clavel, Giono, Bernanos, mais je sais qu’en cachette, tu lisais aussi du Delly.  Tu ne me les donnais à lire que s’il n’y avait pas de passages que tu jugeais  trop osés pour moi.  Je me sentais tellement bien alors dans ce calme, cette paix. J’étais comme dans un cocon, entourée d’amour et de sécurité. Je n’avais plus peur de rien,  j’aurais voulu que cela dure toujours.

    Tu es partie mamie et je suis orpheline. Mon enfance n’est plus. Les images surgissent rondes et lisses comme la lampe le soir au-dessus de la table, comme la lune l’été au-dessus du vieux banc.

    Je revois nos promenades à la tombée du jour. Nous marchions à pas lents dans la rue principale et tous les gens assis sur le pas de  leur porte nous apostrophaient toujours de la même façon : « Alors, on se promène ? Ou bien : Alors, on prend le frais ? Il a fait chaud aujourd’hui ! » Tantôt, c’était la route du séminaire jusqu’au petit bois de peupliers qu’on appelait le Bouscaillou, tantôt le chemin de Sermet appelé aussi le chemin des sœurs parce qu’il longe le couvent. Il y avait aussi la route de Faussergue où nous guettions les premières violettes, celle de la Combette et de la Foncouverte. J’entends encore le murmure des feuilles dans les grands peupliers chahutés par la brise, le chant têtu et flûté des grenouilles dans les fossés de Ginestous, les cris rageurs des hirondelles déchirant en tous sens les dernières lueurs du jour.

    Tu me prenais le bras et ton pouce allait et venait le long de mon poignet rythmant notre silence. C’était un pouce dur et rugueux comme une écorce d’arbre. Et puis, nous revenions. La nuit avait accroché ses étoiles. Ils étaient encore tous là sur le devant de leur porte : les Azam, les Piques, les Cuq, les Chamaillou, les At…. « Alors, elle est finie la promenade ? » J’étais alors emplie d’un bonheur simple et paisible, d’une sorte de plénitude qui me reliait à la présence tellement palpable de la nuit, de tous ces êtres dont la vie bruissait, palpitait autour de moi. J’avais le sentiment d’exister vraiment, d’être l’objet de tous les regards simplement parce que j’étais ta petite fille, la petite fille de Madame Molinier. Je suis encore et pour toujours la petite fille de Madame Molinier.

    Tout le monde s’agite autour de ton corps apaisé. On te raconte, on se souvient, on noie son chagrin dans la parole. La petite flamme du cierge s’étire et éclaire ton visage de cire. Tes mains sont croisées autour d’un chapelet. Tu portes un gilet mauve. Cette porte qui grince, c’est moi Mamie. Je n’en finis pas de venir vérifier, de m’assurer que je n’ai pas rêvé. Mais tu es toujours là et je te regarde fascinée par ce visage que je ne connais pas, pénétrée de douleur, submergée par une houle de larmes. À mon tour, doucement, je frôle ton poignet de mon pouce furtif. En cachette, je glisse une mèche de cheveux dans un coin du cercueil.

    Demain, tout sera dit. Je n’aurai plus de toi que ces pensées secrètes, une odeur retrouvée au détour du chemin, le souvenir de ton sourire complice quand tu voulais partager avec moi une situation cocasse, celui des repas de la Toussaint où tu invitais toujours tes deux frères, l’agitation du magasin les jours de foire, la joie que  tu manifestais alors à échanger en Occitan avec tous ceux qui le souhaitaient.

    Je te baise les mains, le front, la joue et puis je fuis sans un mot quand le menuisier vient pour refermer le cercueil. Dans quelques minutes, nous irons à pas lents dans la rue principale. Ils seront tous là, les Azam, les Piques, les Cuq, les Chamaillou, les At… attendant dignement sur le pas de leur porte pour se joindre au cortège. Il y aura la place avec ses marronniers, l’odeur immuable de l’encens dans  une église pleine à craquer, la route du cimetière bordée de chênes, le bruit des pas sur le gravier, les derniers mots d’adieu, les derniers regards au cercueil qui descend inexorablement dans le caveau de famille, les gestes d’affection, les fleurs et la douleur atroce lorsqu’il faudra te laisser là, seule dans la nuit et le froid. 

    Ma grand-mère s’appelait Marguerite. Avec elle, j’ai connu la paix et la sécurité. Elle a été mon refuge, ma planche de salut, mon guide, celle qui m’a permis de me construire alors que tout s’écroulait autour de moi. Pas un seul jour sans que je ne pense à elle et elle, j’en suis certaine, est toujours à mes côté  comme un ange gardien.

     


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    Et puis, il y avait ce courage, cette force physique, cette détermination secrète. Je me souviens très bien de la façon dont elle poussait le diable qu’elle utilisait pour transporter les sacs de grains, du garage à son arrière magasin. C’étaient d’énormes sacs en toile de jute qui pesaient entre 50 et 100 kilos. Tout au bout de l’allée, il y avait une grande  marche qui séparait le jardin de la cour. Il lui fallait alors arrêter les deux roues du diable au bord de la marche, l’incliner vers elle en tenant fermement les deux poignées de bois, puis, avec un gémissement sourd, elle descendait son précieux chargement. Le sac allait rejoindre les autres, créant une belle enfilade de ventres, lourds, fiers, remplis d’une vie calme et secrète. Une fois les sacs stockés dans le couloir, elle les ouvrait largement et retroussait proprement tous leurs bords. Quand elle ne me voyait pas, je fonçais droit vers les graines de vesce. Elles étaient rondes et lisses comme des petits pois. J’y plongeais ma main avec délices, je les  faisais rouler entre mes doigts, ou alors, je les laissais tomber une à une, chaque graine rejoignant ses compagnes dans une pluie lente, légère et sonore.

    Je la revois aussi tirant un autre chariot à deux roues, destiné celui là à livrer des bouteilles de gaz. Bien sûr, ses clients l’appelaient toujours au moment de midi, quand elle-même préparait son propre repas ou quand elle était à table. Elle plaçait alors une bouteille dans son chariot de forme creuse et elle partait de sa démarche claudicante au milieu de la route, le chariot d’une main, la clef anglaise de l’autre. Puis elle revenait, toujours impeccable dans sa coquette blouse bleue, toujours bien coiffée, ramenant une bouteille de gaz vide qu’elle rangeait dans sa cour.

    Je me souviens que le camion « Butagaz » passait toutes les semaines pour échanger les bouteilles vides contre des pleines. Il fallait, avant son arrivée sortir les bouteilles vides sur le trottoir étroit fait de galets du Tarn mais aussi rentrer les pleines bien plus lourdes bien sûr. Lorsque j’étais là, j’aidais ma grand-mère  dans ce travail pénible. L’une attrapait la poignée de la bouteille, l’autre, le fond avec ses interstices qui sciaient les doigts. De temps en temps, nous échangions les rôles. J’ai encore dans les oreilles le bruit que faisaient les bouteilles lorsqu’on les heurtait. C’était un bruit qui durait dans l’espace, un bruit qui, je ne sais pourquoi, me remplissait d’orgueil. Il faut dire que pour ma grand-mère, cette livraison représentait un évènement d’une grande importance ! Elle en parlait la veille, avec une sorte d’angoisse pleine d’euphorie gourmande et non dissimulée. Peut-être était-ce parce que, grâce à la régularité de ces livraisons, grâce au bruit qui animait la rue à ce moment là, elle était heureuse de montrer à ses voisins, aux passants, aux clients, combien son commerce tournait bien, combien on lui faisait confiance, combien elle était reconnue, estimée. Cela lui renvoyait l’image d’une ouvrière honnête et consciencieuse, l’image d’une femme seule qui avait su s’en sortir dans un milieu hostile. Peut-être aussi, ce rite hebdomadaire signifiait-il pour elle une sorte de permanence dans le cycle de la semaine, une régularité qui la rassurait, qui marquait une frontière entre le travail déjà fait et celui qui lui restait à faire.


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    Mamie Marguerite 3ème partie

     

    Elle avait également une petite pièce spéciale, plus intime, pour les couronnes mortuaires comme si la vision de ces objets funestes  pouvait dissuader sa clientèle de consommer en lui donnant des idées noires. J’étais trop jeune encore pour  être effrayée par la mort et je prenais plaisir à l’aider à fixer sur un ruban mauve les lettres majuscules en métal destinées à adresser un dernier message au défunt. J’aimais beaucoup aussi réparer les couronnes de perles et farfouiller dans les petites boîtes de verroteries si délicatement colorées. 

    Mais là où elle était la plus magnifique, c’était quand elle vendait ses graines ! J’étais complètement subjuguée par les connaissances qu’elle avait , la façon dont elle expliquait aux agriculteurs attentifs comment ils pouvaient associer les plantes entre elles, semer et récolter en fonction de la lune, la rotation des cultures, l’utilité des engrais verts, les qualités et les défauts propres à chaque type de grains, quelles étaient les meilleures plantes fourragères. J’aimais l’entendre prononcer le nom de certaines graines de son accent chantant et rocailleux, un accent qui faisait rouler les R : la rave, la chicorée frisée, le trèfle incarnat, le ray-grass, la luzerne, la scorsonère.

    Dans ces occasions là, elle utilisait l'Occitan, qui contrairement à ce que voudraient faire croire  certains cuistres m'as-tu-vu et rigolards n'est en rien une langue de bouseux arriérés, mais la langue des troubadours et il faut remercier ceux qui ont continué à la parler, à la garder vivante malgré les nombreux interdits gouvernementaux. Même si ma grand-mère ne la parlait pas dans la vie courante, c'est grâce à ses échanges avec ses clients que cette langue infiniment riche et belle m'est entrée dans l'oreille et qu'à mon tour je la cultive comme une trésor vivant infiniment précieux.

    Elle rangeait les graines de jardin dans les tiroirs d’un énorme comptoir de bois blond. Pour chaque tiroir le nom de la graine était écrit sur un petit carton puis glissé dans une fente qui servait aussi de poignée. Il y avait dans ce comptoir une infinie variété de graines de carottes, de laitues, de radis, de petits pois. Certains noms me faisaient rire : la Kinemontepas, la grosse blonde paresseuse, les cocos, les lingots, les concombres généreux, les épinards monstrueux, la reine de juillet … D’autres me faisaient rêver : les radis roses de Chine, la chicorée de Bruxelles, le potiron d’Étampes, la carotte de Colmar, la nantaise, la scorsonère noire de Russie, le persil géant d’Italie, l’oignon rouge de Brunswick, le chou de Copenhague… Une façon comme une autre de voyager, de m’évader.

    Pour peser les petites graines du jardin, elle utilisait une balance Robertval et des poids cylindriques en laiton qui étaient rangés dans une boîte rectangulaire en bois. Ces poids allaient de 1 à 5o grammes. Quand elle avait pesé les graines, elle les faisait glisser du plateau de la balance dans une petite pelle creuse puis dans un petit sachet de papier kraft qu’elle fermait maladroitement de ses gros doigts tout abîmés, avant d’y inscrire soigneusement de sa belle écriture le nom de la plante. Pour peser les graines fourragères, elle utilisait une autre balance Robertval un peu plus grande. Les poids étaient hexagonaux en fer noir et on les soulevait en plaçant son index dans un anneau. Ces poids étaient de 1, 2, 5 hectogrammes et de 1, 2, 5, kilogrammes.  Naturellement les plateaux des balances, les poids en laiton, les poignées des tiroirs du comptoir étaient soigneusement astiqués. Elle avait aussi dans l’arrière magasin une balance en bois beaucoup plus sophistiquée qu’elle avait commandée aux établissements Larroche à Toulouse et qui servait pour peser les gros sacs en toile de jute.


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