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    Le dragon du Boutescure suite et fin

    La grotte du dragon?

     

    Boutescur s’était réfugié dans un abri de berger creusé sous la falaise. Quand il  aperçut Félicité, il en eut le souffle coupé. Pendant longtemps, il l’observa pendant qu’elle cueillait ses fleurs, il écouta sa voix pure et charmante et quelque chose soudain s’anima dans son vieux cœur de dragon fatigué. Elle semblait si différente des autres avec ses longs cheveux dorés et ses yeux de pervenche. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas vu quelque chose d’aussi délicieux ! Une vraie princesse de légende ! Et si … ma foi, pourquoi ne pas s’amuser un peu  et renouer avec le folklore ? Sans doute y avait-il encore dans la région quelques imbéciles heureux prêts à combattre pour sauver une belle princesse ? Il emmena donc Félicité dans sa grotte et attendit. Oh, rassurez-vous, il la traita fort bien !

     

    Le dragon du Boutescure suite et fin

    Notre petit fils a décrété que c'étaient sans doute

    des perles colorées de la robe de Félicité

     

                La nouvelle de la disparition de Félicité se propagea très vite et bientôt tout un cortège de preux chevaliers se présenta au château. Le seigneur de Roquefeuil qui avait toujours du mal à croire à cette histoire de dragon, n’osa pas refuser l’aide de ces jeunes fanfarons avec leurs armures rutilantes, leurs oriflammes chamarrées,  leurs heaumes ornés de plumes écarlates, leurs lances acérées, leurs épées flamboyantes, leurs pavois prétentieux, leurs paroles guerrières. Certains venaient de loin. Il y avait même des étrangers sans doute plus attirés par le désir de gagner quelques terres que par un mariage avec la jeune héritière. Il faut dire que pas un seul n’avait encore vu celle pour qui ils allaient risquer leur vie.

                Un à un ils partirent mais pas un ne revint. Dire que Félicité en fut soulagée serait faire outrage à son âme charitable mais à tout prendre, elle préférait la compagnie de ce vieux dragon plein de sollicitude à celle de ces prétendants bouffis d’orgueil ! Après tout, il n’était pas plus mauvais que la plupart des hommes. Que serait l’histoire des peuples sans guerres, sans rivalités absurdes, sans génocides ?

     

    Le dragon du Boutescure suite et fin

    L'armure d'un chevalier blanc sans peur et sans reproche ?

    On approche, c'est sûr!

     

    C’est alors, qu’à l’entrée de la grotte se présenta Carmélus.  Mais oui, vous avez bien lu, Carmélus le petit pâtre armé d’un arc ridicule qu’il avait fabriqué le matin même avec une branche de noisetier. Avouez que vous l’espériez bien un peu mais que vous n’osiez pas trop y croire ! Dans les prés alentour gisaient des tas de ferrailles calcinées d’où émergeaient des os qui finissaient de griller. Mais Carmélus ne tremblait pas.

    Quand il le vit, Boutescur éclata d’un rire énorme, et un rire de dragon ça fait beaucoup de bruit ! Ça crache, ça fume, ça tousse, ça renvoie  toute sortes de poussières étranges, des flammèches, des vapeurs d’eaux brûlantes chargées de souffre,  des gaz toxiques,  mais Carmélus ne tremblait pas. Il se campa bien droit face à l’horrible bête, banda son arc et décocha une flèche, une seule, dans la gueule du dragon. Comment une aussi petite flèche put-elle terrasser une aussi grosse bête ? L’avait-il trempée dans une des potions fabriquées par Félicité ? Valériane, passiflore, mélisse, arquebuse ? Ou bien tout simplement Boutescur fatigué de se battre avait-il décidé de laisser une chance à ces deux là ? Toujours est-il que le dragon cessa soudain de rire,  se mit à bailler comme dix mille carpes et s’affala de tout son long sur le sol de la grotte.

     

    Le dragon du Boutescure suite et fin

    Le dragon qui s'endort?

     

    Le seigneur de Roquefeuil ne fit pas le difficile. Ce petit pâtre lui avait rendu sa fille, il l’avait débarrassé de ce dragon qui lui causait tant de tracas et il allait enfin pouvoir ferrailler à nouveau contre ses voisins.

    C’est ainsi que s’achève cette histoire, par le mariage improbable mais heureux de la jolie Félicité et du pâtre Carmélus. S’achève ? Pas tout à fait, car, si vous avez bien lu l’histoire, le dragon n’est pas mort, il est juste endormi. Aussi prenez donc garde lorsque vous passerez sur le joli pont de pierre qui enjambe le Boutescure, ce tout  petit ruisseau qui chemine comme un lézard sur plusieurs communes du Tarn et de l’Aveyron et auquel on a donné le nom du dragon. Qui sait s’il ne va pas se réveiller un jour ?

     

    Le dragon du Boutescure suite et fin

     Bon, Mamy on rentre dis? J'ai oublié mon arc!!

    Et cette rambarde?

    Quelle force mystérieuse a bien pu la tordre ainsi ?

     


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    Les paysans de la région allèrent bien sûr demander de l’aide auprès de leur seigneur, le vicomte de Roquefeuil, mais celui-ci se moqua d’eux et leur répondit qu’il avait autre chose à faire que de s’occuper de quelques bergères. Une bande de routards s’était établie au château de Thuriès pas loin de Pampelonne et les Anglais occupaient des nids d’aigle un peu partout dans les rochers abrupts qui dominent le Tarn et le Viaur. De toute façon, il ne voulait pas croire à cette fable ridicule. Les dragons avaient disparu depuis belle lurette et le dernier en date avait été pourfendu par Saint Georges en personne. Il les renvoya donc chez eux en leur conseillant de mieux surveiller leurs filles et leurs troupeaux. Et si ses souvenirs étaient exacts, dans les contes, les dragons ne s’attaquaient pas à des bergères mais à des princesses, ce qui était la preuve qu’ils racontaient n’importe quoi !

     

     

    Le dragon du Boutescure 2 ème épisode

    Pourtant, sur le chemin de notre enquête,

    nous avons retrouvé de la terre calcinée et ....

     

    Or le seigneur de Roquefeuil avait une fille prénommée Félicité. Bien sûr elle était aussi bonne que belle avec de longs cheveux dorés et des yeux bleu pervenche. Cependant, malgré sa très grande beauté, ce n’était pas une coquette et elle aimait des plaisirs simples. Pour tout vous dire, elle s’ennuyait beaucoup dans ce château où l’on ne savait parler que de chasse, de guerre, de défense, d’attaque, de conquête, d’armures, de tournois. De l’aube jusqu’au crépuscule, résonnaient dans la cour les clameurs de la troupe qui s’exerçait au combat, les bruits de la forge où l’on fourbissait des armes, les hennissements des chevaux qui martelaient le pavé avec dans le regard une grande frayeur à l’idée de repartir sur les chemins d’une nouvelle bataille.

    Aussi pour se distraire, avait-elle demandé à son père la permission de cultiver un jardin de plantes médicinales comme cela se faisait autrefois dans toutes les demeures seigneuriales. Elle avait trouvé une aide précieuse dans la personne de Carmélus, le petit pâtre du hameau. Ce dernier lui avait tressé de petites haies d’osier appelés « plessis » qu’il avait agencées en jolis carrés harmonieux dans lesquels Félicité n’avait plus qu’à installer ses herbes ou ses « simples » comme on disait autrefois : menthe, mélisse, origan, armoise, verveine, marjolaine, sauge, thym, consoude, souci …. Toujours grâce à Carmélus, elle avait agrandi le jardin de simples  pour y faire pousser des légumes, des fleurs  et tous les deux avaient même installé contre un mur exposé au soleil une palissade d’arbres fruitiers soigneusement taillés, ainsi qu’une petite vigne.

                Parfois Félicité allait se promener dans la campagne environnante pour y cueillir des fleurs sauvages mais aussi, je peux bien vous le dire pour retrouver Carmélus qui gardait les troupeaux dans les pâtures voisines. Je crois bien que ces deux là étaient un peu amoureux même s’ils savaient les malheureux que leur amour était impossible. Il y avait bien cette rumeur au sujet d’un dragon qui dévorait des bergères mais son père n’avait-t-il pas déclaré que ce n’étaient que des superstitions ?

    Aussi, ce matin là suivit-elle le chemin qui mène à ce petit ruisseau qui serpente en gazouillant dans une jolie combe où des genêts d’Espagne vous enivrent le cœur de leur parfum sucré. Il y avait là, des coucous, des asphodèles, des lianes de chèvrefeuille, de la bruyère, du sureau. Bientôt, elle s’assit dans l’herbe, les pieds nus dans le ruisseau et se mit à confectionner une couronne de lierre et de fougère. Tout en tressant sa couronne elle fredonnait un air qui lui rappelait son ami Carmélus, un air qui parlait d’un agneau paisible et doux, de verts pâturages, d’herbe veloutée, de la tendresse du berger.

    "L’anhèl que m’as donat, se n’es anat pàisser dins la prada

    L’anhèl que m’as donat, se n’es anat pàisser dins lo prat

    En libertat tota la vesprada a brotat l’èrba velotada

    L’anhèl que m’as donat se n’es anat pàisser dins la prada …"

     

    Le dragon du Boutescure 2 ème épisode

    une écaille de dragon!! Aïe! Oserons nous aller plus loin?

     

    Tous ces indices ont réellement été trouvés

    sur le chemin qui mène au ruisseau. Étonnant non?

    Un petit clic sur la photo pour voir les couleurs de cette écaille!

     


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  • Pendant les vacances, pour occuper notre petit fils, j'ai repris les contes du Tarn que j'ai étoffés comme celui du Dragon du Boutescure qui se raconte en quelques lignes dans les guides touristiques et puis nous sommes allés sur les lieux pour tenter de retrouver des traces, des indices, des restes réels ou farfelus! Il faut bien amuser les enfants mais aussi les grands car nous nous sommes bien amusés. Le premier conte réécrit est donc celui du dragon du Boutescure. Je l'ai découpé en trois parties parce que je vous sais très occupés. Je l'illustrerai par les photos de Jean-Louis.

     

    Le dragon sommeillait au-dessus des collines. De son mufle puissant sortaient quelques flocons d’écume que le ciel accueillait dans ses vents de printemps. Il avait l’air paisible et doux comme un vieillard tranquille. Ses flancs gris palpitaient calmement. Ses écailles arrondies étaient nacrées d’or et de rose et sa queue serpentait mollement à la cime des chênes

    Il avait suivi le cours d’une vallée profonde, encombrée de gros rochers luisants où les eaux rouges d’une rivière bondissaient en cascades, gambadaient, s’ébrouaient, tournaient en rond  comme de petits chiens fous. Sur l’échiquier des prés accrochés aux coteaux, quelques paysans juchés sur des charrettes tirées par des bœufs se hâtaient de rentrer les foins avant l’arrivée de la pluie et cet énorme nuage en forme de dragon ne les rassurait guère! Pauvres petits hommes ! S’ils avaient su, sans doute auraient-ils été dévastés de frayeur.

    Mais pour l’instant, ce qu’il voulait ce dragon là, c’était juste profiter de cette belle après-midi, sentir la fraîcheur verte des petits bois de châtaigniers, se reposer un peu car le voyage l’avait fatigué. Il faut dire que c’était un très vieux dragon. Sans doute était-il sorti un jour de la gueule d’un volcan à une époque où la terre vomissait ses entrailles aux quatre coins du globe. Il portait encore sur ses écailles la trace des flammes qui l’avaient façonné, ce qui lui faisait parfois lancer dans le ciel des éclairs longs et dorés comme des gerbes d’étoiles filantes. Peut-être est-ce pour cela que ses parents l’avaient appelé Boutescur, un nom venu de notre vieille langue  et que l’on pourrait traduire par « Chasse l’obscur ! »

    Boutescur observa un instant la campagne et chercha un endroit où il pourrait faire un petit somme sans être dérangé par toutes ces fourmis qui s’agitaient sur leurs charrettes de foin. C’est ainsi qu’il glissa lentement au-dessus du Puy Saint Georges, survola Padiès pour aller s’enfoncer dans une combe étroite, pas très loin de Valence d’Albigeois, là où aucun bruit ne troublerait son sommeil.

    Lorsqu’il s’éveilla, le soleil était déjà très bas dans le ciel et la nuit descendait lentement dans la petite combe. Boutescur s’aperçut alors qu’il avait très faim mais notre vieux dragon n’aimait plus tellement se mettre en chasse à la nuit tombée. Il s’apprêtait donc à se rendormir le ventre vide, lorsqu’il entendit un bruit de sonnailles qui s’approchait sur le chemin. Bientôt, entre deux haies de houx,  apparut un troupeau de brebis mené par une jeune bergère qui s’amusait avec son chien. Il y avait là un joli pont de pierres qui enjambait le ruisseau et quand la petite troupe s’engagea dessus, notre dragon n’eut qu’à tendre la patte pour estourbir la bergère, son chien et toutes les brebis qu’il dévora d’un coup.

    Il se tint sage pendant trois jours mais bientôt il dévora une autre bergère près de Faussergues et puis une autre à Andouque, une autre encore à Saint Jean Delnous. Et comme le dragon trouvait les jeunes filles de cette contrée fort savoureuses, il décida d’y rester quelques temps. Mais bientôt, la rumeur d’un dragon dévoreur de troupeaux et de bergères se répandit dans tout le pays. L’une d’entre elles l’aurait même aperçu qui ronflait devant une grotte pas loin du lac de Ginestous.

     

    Le dragon du Boutescure

    Le petit pont sur le Boutescure


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  • matin-brun.jpg   

     

    Les jambes allongées au soleil, on ne parlait pas vraiment avec Charlie, on échangeait des pensées qui nous couraient dans la tête, sans bien faire attention à ce que l'autre racontait de son côté. Des moments agréables, où on laissait filer le temps en sirotant un café. Lorsqu'il m'a dit qu'il avait dû faire piquer son chien, ça m'a surpris, mais sans plus. C'est toujours triste un clebs qui vieillit mal, mais passé quinze ans, il faut se faire à l'idée qu'un jour ou l'autre il va mourir.

                - Tu comprends, je pouvais pas le faire passer pour un brun.

                - Ben, un labrador, c'est pas trop sa couleur, mais il avait quoi comme maladie ?

                - C'est pas la question, c'était pas un chien brun, c'est tout.

                - Mince alors, comme pour les chats, maintenant ?

                - Oui, pareil.

                Pour les chats, j'étais au courant. Le mois dernier, j'avais dû me débarrasser du mien, un de gouttière qui avait eu la mauvaise idée de naître blanc, taché de noir.

                C'est vrai que la surpopulation des chats devenait insupportable, et que d'après ce que les scientifiques de l'Etat national disaient, il valait mieux garder les bruns. Que des bruns. Tous les tests de sélection prouvaient qu'ils s'adaptaient mieux à notre vie citadine, qu'ils avaient des portées peu nombreuses et qu'ils mangeaient beaucoup moins. Ma foi, un chat c'est un chat, et comme il fallait bien résoudre le problème d'une façon ou d'une autre, va pour le décret qui instaurait la suppression des chats qui n'étaient pas bruns.

                Les milices de la ville distribuaient gratuitement des boulettes d'arsenic. Mélangées à la pâtée, elles expédiaient les matous en moins de deux. Mon coeur s'était serré, puis on oublie vite.

     

                Les chiens, ça m'avait surpris un peu plus, je ne sais pas trop pourquoi, peut-être parce que c'est plus gros, ou que c'est le compagnon de l'homme, comme on dit. En tout cas, Charlie venait d'en parler aussi naturellement que je l'avais fait pour mon chat, et il avait sans doute raison. Trop de sensiblerie ne mène pas à grand-chose, et pour les chiens, c'est sans doute vrai que les bruns sont plus résistants.

                On n'avait plus grand-chose à se dire, on s'était quittés, mais avec une drôle d'impression. Comme si on ne s'était pas tout dit. Pas trop à l'aise.

                Quelque temps après, c'est moi qui avais appris à Charlie que le Quotidien de la ville ne paraîtrait plus. Il en était resté sur le cul : le journal qu'il ouvrait tous les matins en prenant son café crème !

                - Ils ont coulé ? Des grèves, une faillite ?

                - Non, non, c'est à la suite de l'affaire des chiens.

                - Des bruns ?

                - Oui, toujours. Pas un jour sans s'attaquer à cette mesure nationale. Ils allaient jusqu'à remettre en cause les résultats des scientifiques. Les lecteurs ne savaient plus ce qu'il fallait penser, certains même commençaient à cacher leur clébard !

                - A trop jouer avec le feu...

                - Comme tu dis, le journal a fini par se faire interdire.

                - Mince alors, et pour le tiercé ?

                - Ben mon vieux, faudra chercher tes tuyaux dans les Nouvelles brunes, il n'y a plus que celui-là. Il paraît que côté courses et sports, il tient la route. Puisque les autres avaient passé les bornes, il fallait bien qu'il reste un canard dans la ville, on ne pouvait pas se passer d'informations tout de même. J'avais repris ce jour-là un café avec Charlie, mais ça me tracassait de devenir un lecteur des Nouvelles brunes. Pourtant, autour de moi les clients du bistrot continuaient leur vie comme avant : j'avais sûrement tort de m'inquiéter.

     

                Après, ça avait été au tour des livres de la bibliothèque, une histoire pas très claire, encore.

                Les maisons d'édition qui faisaient partie du même groupe financier que le Quotidien de la ville étaient poursuivies en justice et leurs livres interdits de séjour sur les rayons des bibliothèques. Il est vrai que si on lisait bien ce que ces maisons d'édition continuaient de publier, on relevait le mot chien ou chat au moins une fois par volume, et sûrement pas toujours assorti du mot brun. Elles devaient bien le savoir tout de même.

                - Faut pas pousser, disait Charlie, tu comprends, la nation n'a rien à y gagner à accepter qu'on détourne la loi, et à jouer au chat et à la souris. Brune, il avait rajouté en regardant autour de lui, souris brune, au cas où on aurait surpris notre conversation.

                Par mesure de précaution, on avait pris l'habitude de rajouter brun ou brune à la fin des phrases ou après les mots. Au début, demander un pastis brun, ça nous avait fait drôle, puis après tout, le langage c'est fait pour évoluer et ce n'était pas plus étrange de donner dans le brun, que de rajouter putain con, à tout bout de champ, comme on le fait par chez nous. Au moins, on était bien vus et on était tranquilles.

                On avait même fini par toucher le tiercé. Oh, pas un gros, mais tout de même, notre premier tiercé brun. Ca nous avait aidés à accepter les tracas des nouvelles réglementations.

     

                Un jour, avec Charlie, je m'en souviens bien, je lui avais dit de passer à la maison pour regarder la finale de la Coupe des coupes, on a attrapé un sacré fou rire. Voilà pas qu'il débarque avec un nouveau chien !

                Magnifique, brun de la queue au museau, avec des yeux marrons.

                - Tu vois, finalement il est plus affectueux que l'autre, et il m'obéit au doigt et à l'oeil. Fallait pas que j'en fasse un drame du labrador noir.

                A peine il avait dit cette phrase que son chien s'était précipité sous le canapé en jappant comme un dingue. Et gueule que je te gueule, et que même brun, je n'obéis ni à mon maître ni à personne ! Et Charlie avait soudain compris.

                - Non, toi aussi ?

                - Ben oui, tu vas voir.

                Et là, mon nouveau chat avait jailli comme une flèche pour grimper aux rideaux et se réfugier sur l'armoire. Un matou au regard et aux poils bruns. Qu'est-ce qu'on avait ri. Tu parles d'une coïncidence !

                -Tu comprends, je lui avais dit, j'ai toujours eu des chats, alors... Il est pas beau, celui-ci ?

                - Magnifique, il m'avait répondu.

                Puis on avait allumé la télé, pendant que nos animaux bruns se guettaient du coin de l'oeil.

                Je ne sais plus qui avait gagné, mais je sais qu'on avait passé un sacré bon moment, et qu'on se sentait en sécurité. Comme si de faire tout simplement ce qui allait dans le bon sens dans la cité nous rassurait et nous simplifiait la vie. La sécurité brune, ça pouvait avoir du bon. Bien sûr, je pensais au petit garçon que j'avais croisé sur le trottoir d'en face, et qui pleurait son caniche blanc, mort à ses pieds. Mais après tout, s'il écoutait bien ce qu'on lui disait, les chiens n'étaient pas interdits, il n'avait qu'à en chercher un brun. Même des petits, on en trouvait. Et comme nous, il se sentirait en règle et oublierait vite l'ancien.

     

                Et puis hier, incroyable, moi qui me croyais en paix, j'ai failli me faire piéger par les miliciens de la ville, ceux habillés de brun, qui ne font pas de cadeau. Ils ne m'ont pas reconnu, parce qu'ils sont nouveaux dans le quartier et qu'ils ne connaissent pas encore tout le monde. J'allais chez Charlie. Le dimanche, c'est chez Charlie qu'on joue à la belote. J'avais un pack de bières à la main, c'était tout. On devait taper le carton deux, trois heures, tout en grignotant. Et là, surprise totale : la porte de son appart avait volé en éclats, et deux miliciens plantés sur le palier faisaient circuler les curieux. J'ai fait semblant d'aller dans les étages du dessus et je suis redescendu par l'ascenseur. En bas, les gens parlaient à mi-voix.

                - Pourtant son chien était un vrai brun, on l'a bien vu, nous !

                - Ouais, mais à ce qu'ils disent, c'est que, avant, il en avait un noir, pas un brun. Un noir.

                - Avant ?

                - Oui, avant. Le délit maintenant, c'est aussi d'en avoir eu un qui n'aurait pas été brun. Et ça, c'est pas difficile à savoir, il suffit de demander au voisin.

                J'ai pressé le pas. Une coulée de sueur trempait ma chemise. Si en avoir eu un avant était un délit, j'étais bon pour la milice. Tout le monde dans mon immeuble savait qu'avant j'avais eu un chat noir et blanc. Avant ! Ca alors, je n'y aurais jamais pensé !

     

                Ce matin, Radio brune a confirmé la nouvelle. Charlie fait sûrement partie des cinq cents personnes qui ont été arrêtées. Ce n'est pas parce qu'on aurait acheté récemment un animal brun qu'on aurait changé de mentalité, ils ont dit. "Avoir eu un chien ou un chat non conforme, à quelque époque que ce soit, est un délit." Le speaker a même ajouté "Injure à l'Etat national." Et j'ai bien noté la suite. Même si on n'a pas eu personnellement un chien ou un chat non conforme, mais que quelqu'un de sa famille, un père, un frère, une cousine par exemple, en a possédé un, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, on risque soi-même de graves ennuis.

     

                Je ne sais pas où ils ont amené Charlie.

                Là, ils exagèrent. C'est de la folie. Et moi qui me croyais tranquille pour un bout de temps avec mon chat brun. Bien sûr, s'ils cherchent avant, ils n'ont pas fini d'en arrêter, des proprios de chats et de chiens.

     

                Je n'ai pas dormi de la nuit. J'aurais dû me méfier des Bruns dès qu'ils nous ont imposé leur première loi sur les animaux. Après tout, il était à moi mon chat, comme son chien pour Charlie, on aurait du dire non. Résister davantage, mais comment ? Ca va si vite, il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non ?

     

                On frappe à la porte. Si tôt le matin, ça n'arrive jamais. J'ai peur. Le jour n'est pas levé, il fait encore brun dehors. Mais arrêtez de taper si fort, j'arrive.

     

    Fin

    Ensemble, luttons contre la bêtise , l'intégrisme, le racisme, l'exclusion,ne faisons pas semblant de ne pas voir, de ne pas savoir, de ne pas entendre!

     

     

     


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  • Vous l’avez tous remarqué, c’est le printemps et qui dit printemps dit jardinage !

    Je vais donc devoir laisser quelques temps le blog en friche.

    Je publie à nouveau cette petite histoire printanière inspirée par une tapisserie de

    Dom Robert que j'affectionne tout particulièrement. Tous les ans l'Abbaye-école de

    Sorèze dans le Tarn organise une nouvelle exposition que je ne rate jamais.

     

    Résultat de recherche d'images pour "dom robert mille fleurs sauvages"

     Mille fleurs sauvages

     

    Poule poulette, un beau matin de mai, s’en alla dans le clos pour picorer seulette l’herbette nouvelette. La sauge était violette, le pissenlit tout réjoui et la mousse coiffée de gentilles capuches qui la faisait sembler à de petites nones courant à vêpres! De ci de là, notre gourmette se mit à faire la cueillette de petits brins de ciboulette pour en garnir son omelette.

    Quand arriva un gros dindon, piétinant tout sur son passage. L’avait la crête rouge et le derrière empanaché d’une sorte d’ombrelle qui semblait l’encombrer. Se croyant tout seulet, il se mit à chanter des airs sans queue ni tête qui firent s’escamper les papillons du pré. Il s’appelait Carlos. C’était un rouge des Ardennes, un dindon vigoureux, rustique mais fougueux ! Et il bombait le torse, et il pirouettait tout en tapant du pied, agitant comme un fol sa caroncule bleue. Une abeille en passant murmura : « Qu’il est laid ! » Il entendit : « Olé ! »

    Bientôt, toute la basse-cour se trouva dans le champ pour s’esbaudir en chœur des accents langoureux de cette danse étrange venue, caquetait-on d’Amérique du Sud ! Certains osèrent même de petits cris joyeux pour jouir avec lui de sa pavane altière ! Il y eut des  « Rououcou »  et des  «  Kirikiki »  et des «  Ticot » par ci et des « Ticot » par là. Une caille lança un « Palpabat » effarouché et l’alouette grisolla un « Tiralirou » plein de charme ! Le chardonneret, du haut de son cyprès siffla : « Tirlit  tchiou  tchiou » et le verdier lui répondit : « Oh oui ! Oh oui » !

    Tout ce petit monde se mit à claquer du bec et à battre des ailes, lorsque soudain,  parut la divine Bianca, une dinde du Gers, élégante et rebelle. Tout le monde se tut, même les sauterelles ! On murmurait partout qu’elle s’était entichée d’un dindon de Sologne, un aristo bobo qui  jouait des ergots en déclamant des vers. Carlos lui, sombre hidalgo aux yeux brûlants de fièvre, ne savait que danser ou psalmodier de sa voix grave et douce de ténébreuses mélopées.

    La nuit était tombée, allumant des lucioles au pied des ancolies. Comme un point suspendu au-dessus du grand chêne, la lune se leva. Alors, telle une marionnette menée par une étoile, Bianca la belle s’avança vers Carlos, la tête haute, le regard fier, cambrée comme une reine,  l’obligeant pas après pas à entrer dans sa danse. Toute la nuit ils s’affrontèrent dans une sorte de corps à corps tumultueux et tourmenté où chacun reprenait dans l’instant ce qu’il venait d’offrir.

    Au matin, sur les herbes ardemment piétinées, on ne trouva que quelques plumes pour témoigner de cette folle histoire où une dinde et un dindon dansèrent le tango pour  découvrir enfin qu’ils s’aimaient d’amour tendre.

     

     

    Le Tableau du Samedi


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