• Quichottine m'a donné envie de publier ce texte ancien écrit lors d'un atelier d'écriture aux Moulins Albigeois. Ces ateliers sont toujours liés à une exposition contemporaine et les textes produits pas toujours très lisibles si on ne les rattache pas à l'expo, c'est pourquoi j'hésite à les publier. Mon texte s'inspire d'une déambulation autour des œuvres de Niek van de Steeg. Alors que je m'interrogeais encore ce matin, c'est le texte de Martine qui m'a donné l'impulsion finale. Pourquoi écrit-on? Pourquoi publie-t-on? Mystère! Lira qui voudra, peu importe!

    Niek van de Steeg qualifie son exposition de « construction mentale », ou d’« exposition sculpture ». Le visiteur s’y promène comme dans les circonvolutions d’un cerveau, le long d’une palissade en bois serpentant dans les grands espaces bruts des Moulins albigeois. L’artiste y projette ici et là des moments de sa réflexion sur la notion de matière première et ce qu’elle produit, dans le domaine économique et social comme dans le domaine artistique. Attentif aux grandes contradictions du monde contemporain, développement et écologie, concentration capitaliste et action citoyenne, Niek van de Steeg stimule le regard critique et imaginatif en proposant par exemple d’utiliser le café des pays pauvres pour produire de superbes tableaux abstraits, ou l’uranite jaune pour construire une sculpture cinétique.

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    -      Oh ! J’ai vu, j’ai vu !

    -      Ma fille,  qu’as-tu vu ?

     

    -          J’ai vu des arbres-planche résignés, solitaires. Ils étaient tous rangés par ordre d’importance : les grands au fond qui suivaient la courbure du vent et les petits devant, bien sages, l’esprit vierge et offert, tout emplis d’espérance naïve. Je les ai vus pleurer maman, en bleu, en rouge, en vert, et même en violet. Je les ai vus s’incliner lentement comme de gros tournesols tristes et accepter leur sort sans opposer la moindre résistance, sans poser de questions, sans jamais demander qui avait ainsi décidé de leur sort. Je voudrais être saule maman, les pieds nus dans le fleuve avec mille poissons qui me diraient sans fin la douceur ruisselante de leur ventre argenté.

    -      Cela ne se peut pas ma fille. Nous sommes embarqués pour le même voyage. Les couleurs et les routes peuvent parfois  diverger quelque peu mais pas la direction et chacun doit rester à sa place.

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    -      Oh ! J’ai vu, j’ai vu !

    -      Ma fille, qu’as-tu vu ?

     

    -           J’ai croisé l’homme en rouge qui court sur le bitume déroulant son discours comme un grand sorcier fou.

    -      Mais que disait-il donc ?

    -      C’était comme un rêve maman. Il parlait de matière première, d’uranium, de paysage, de fantasme et de sécurité, d’amour et de santé. Ses pieds tapaient sur le bitume « tap, tap, » comme le rythme d’un tam-tam qui battait dans les mots. Il y avait tout le long de la route de petites maisons en forme de cubes, toutes, toutes pareilles, avec les mêmes portes et les mêmes fenêtres et les mêmes rideaux et les mêmes jardins. Moi, quand je serai grande, je n’habiterai pas dans une maison cube. J’habiterai une maison de vent et de lumière, une maison sans porte ni fenêtre, une maison nomade, cerf-volant, parapluie, parachute, une maison nacelle, rouge et jaune emportée dans le ciel par un gros ballon bleu. Je pourrai me poser dans un grand champ de blé, au sommet des collines, au bord d’une rivière et tout autour de moi sera joyeux et chaud.

    -      Cela ne se peut pas ma fille ! Les hommes vivent toujours en rond, en troupe, en file indienne. Ils se cherchent sans fin, s’entrecroisent, s’entregrouillent, se multiplient, se bercent d’illusion, rêvent d’amour et de fraternité mais ils finissent toujours par se marcher dessus, par se chercher querelle. Et ceux qui veulent fuir, vivre en marge, en lisière, sont vite rattrapés, menés à la baguette, obligés d’écouter encore et encore toujours les mêmes mots pour vous emplir le crâne de choses inutiles, vous empêcher de voir et de comprendre. C’est qu’il faut filer droit ma fille même si nous allons tous dans le même cul de sac. Parfois, on entend bien un cri, quelqu’un qui vous appelle à la révolte et à l’insoumission mais les utopistes d’hier deviennent trop souvent les dictateurs de demain !

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    -      Oh ! j’ai vu, j’ai vu !

    -      Ma fille, qu’as-tu vu ?

     

    -      J’ai vu de gros insectes couleur de terre brune, terre d’ombre brûlée ou peut-être café, frangé de crème fraîche. Ils étaient enfermés dans une cave obscure. Leurs gros yeux me fixaient d’une façon tranquille et résignée mais leurs bouches criaient la longue mélopée de leurs lointains ancêtres, ceux qui vivaient avant dans la forêt des origines. Et ils tournaient en rond dessinant avec leurs pattes et leurs antennes des spirales sans fin, de longues lignes de fuites tremblotantes,  découpées comme de la dentelle. Ils avaient froid maman près de ces grilles béantes, avec le bruit de l’eau qui battait la muraille de son gros ventre roux. C’est alors que j’ai vu une drôle de machine. Elle semblait prête à s’envoler pour traverser le fleuve. Elle grattait le sol de ses huit pattes rouges  et sa queue de dragon dessinait dans le ciel un long ruban bleuté. Tout en bas, il y avait un moulin qui fouettait le grand fleuve et des flocons d’écume montèrent jusqu’à moi délivrant leur message : « Liberté, liberté, ouvrez toutes les cages ! » Ah ! quel bonheur maman lorsque j’ai vu la longue file des insectes grimper dans la drôle de machine. Quand tous furent à bord, je larguais les amarres qui la tenaient au sol et l’arche des insectes partit droit vers le Sud à la recherche de nouveaux territoires. Un jour maman, je construirai moi aussi une arche colorée  comme un bel arc-en-ciel…

     

    Mais pendant qu’elle parlait, quelqu’un avait construit un très long mur de briques qu’elle ne pouvait franchir. Elle s’aperçut alors qu’elle avait grandi d’un coup et ses rêves d’enfant se perdirent à jamais dans le grand labyrinthe des jours. Pourtant, tout à côté, les grands saules bruissaient, les blés doraient, les collines faisaient le dos rond, les insectes fouillaient dans l’humus des forêts et le fleuve coulait, charriant des tonnes et des tonnes de boues venues de sources lointaines. Mais elle avait rejoint la cohorte des hommes. Qui la délivrerait ?

     

    Ah, vous dirai-je maman!

     un petit clic sur la photo de Jean-Louis

     


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  • Dernier texte pour clore l'atelier d'écriture. Après avoir écrit sur quatre "tableaux" (voir les quatre textes précédents) L'animatrice nous demande de nous improviser commissaire d'expo, de se choisir un lieu et d'inclure nos œuvres dans une expo en trouvant un lien entre elles.

    L’expo à Sarcelle

     

    C’était ma toute première expo et mon tout premier chèque. Lorsque Diégo m’avait dit qu’il était dans la panade et que son commissaire d’expo lui avait fait faux bond, j’avais saisi ma chance et m’étais proposé sans réfléchir. L’occasion était trop belle ! Diégo m’avait juste donné un lieu : la gare de Sarcelle et un thème : "L ’Ailleurs". Il m’avait confié que le lieu était sympa avec une forte concentration d’émigrés venus d’Afrique du Nord et  de Turquie avec des kebabs à tous les coins de rue.

    «  Pour les œuvres à exposer, je te donne carte blanche. Tu fouilles et tu fais à ton idée. Tiens, si ça peux t’aider, je te file une liste de noms et d’adresses, tu en connais peut-être certains. Mais attention, tu restes dans le flou, rien d’agressif et surtout pas d’images choquantes. C’est juste une expérience tu comprends. On fait profil bas, on s’intègre en douceur. Je ne veux pas d’embrouilles avec les locaux. Ils sont gentils mais susceptibles ! »

    Et c’est avec ces quelques consignes en tête que j’avais dû m’organiser. J’avais donc commencé par tâter le terrain en allant au kebab qui se trouvait en face de la gare. Le patron était Kurde et s’appelait Ajar. Il avait une carrure de rugbyman et ses bras arboraient de multiples tatouages dont  un Christ pantocrator qui me fit penser qu’il était de religion chaldéenne. Ajar était sympathique et plutôt bavard. Il  me confia que du fait de sa religion, l’intégration avait été facile mais qu’il souffrait encore malgré tout de la façon dont les élus locaux considéraient leur communauté.  Pour eux, tout ce qui venait d’ailleurs était considéré comme suspect, sale et malsain.  Tu vois bien, il n’y a pas un seul blanc dans mon kebab, comme si ma cuisine allait les empoisonner ! Pourtant, tu peux aller y faire un tour dans ma cuisine, elle est nickel et sans doute plus propre que la leur ! Et puis, tu as vu les rues, les trottoirs. C’est sale c’est vrai mais où sont les poubelles ? Les conteneurs sont éloignés d’au moins 800 mètres les uns des autres alors, les gens balancent leurs sacs sur les trottoirs et ça reste là pendant des jours ! »

             Cette phrase « Mais où sont les poubelles ? » m’occupa toute la nuit. Il fallait que je construise cette expo sur le thème de l’Ailleurs vu par les autres. Oui, c’est ça. Au centre du hall de gare, il demanderait à Johny Poubelle de lui arranger quelques installations très significatives pour interpeller ces élus locaux et rendre service à Ajar. Il se ferait un plaisir de créer le désordre et le questionnement. Peut-être même irait-il jusqu’à animer les trottoirs sous forme de clins d’œil. Et puis aussi il pourrait accrocher une toile de Patrick Meunier, celle avec des post-its partout qui dirait comment de plus en plus les gens se mettent des œillères pour ne pas voir ce qui les dérange, peut-être aussi pour signifier comment on veut guider notre pensée, notre regard, nous mettre en tête d’autres valeurs, nous obliger à adhérer à un objectif politique qui n’est pas le nôtre.

    Et pourquoi pas un tableau avec des lignes? On était bien dans une gare? Oui des lignes pour nous emmener vers un ailleurs où l’on peut voir avec ses yeux, sentir avec son âme, penser avec ses mots, des lignes de mots en ribambelles qui danseraient, feraient la ronde, mots perdus, retrouvés, des mots qui se défont, se déguisent, se dérobent et qui, même si on ne les comprend pas toujours, nous interpellent parce qu’ils sont la trace de notre humanité.

    C’est alors que je découvris dans la documentation de Diégo un article sur cet artiste qui vivait dans les arbres et que j’étais allé visiter un jour, celui qui, avec sa drôle de machine, captait les ondes vagabondes. Il faudrait le convaincre, mais s’il acceptait de venir dans la gare de Sarcelle, il en capterait un paquet d’ondes vagabondes. J’étais sûr que ça lui plairait à Ajar cette histoire d’ondes vagabondes, des ondes venues d’ailleurs, de l’au-delà des mers, peut-être de son pays où il avait laissé une partie des siens.

    Quand j’allais lui parler de mon projet pour voir ce qu’il en pensait, il eut un grand sourire et il alla dans son arrière boutique d’où il ressortit avec un tableau de son père, le seul qu’il avait pu emporter avec lui. « Mon père n’était qu’un amateur mais il savait croquer les gens et dire leur misère ». Il représentait un homme en pyjama, le dos voûté, appuyé à l’évier de sa cuisine, une cuisine blanche et entièrement vide. 

    « Tu vois dit-il, mon père a voulu montrer comment ça s’est passé quand nous avons dû fuir le génocide. Nous sommes partis en pleine nuit avec juste quelques biens, le strict minimum pour survivre en chemin. Et puis nos familles ont été dispersées, beaucoup sont morts et moi je suis là. Je n’ai plus aucune nouvelle d’eux mais si tu veux, je te prête le tableau pour ton expo. Tu leur expliqueras, moi je ne peux plus, c’est trop dur. »

    L’expo fut un succès. Depuis, la gare de Sarcelles est devenue un lieu très recherché pour un grand nombre d’artistes. Du coup les élus se sont un peu bougés et des conteneurs flambants neufs ont été ajoutés sur les trottoirs. Grâce aux amis influents de Diégo, Ajar a pu avoir des nouvelles d’une partie de sa famille. Ils vivent dans un camp de réfugiés en Irak où son père continue à dessiner pour oublier l’horreur de sa condition. Un reporter lui a rapporté quelques clichés qui vont être publiés et sans doute exposés dans une galerie.

     


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  • C'est le dernier texte sur l'atelier de l'artiste. Je n'ai toujours pas d'image à vous montrer. Le tableau sur lequel j'ai écrit, représentait un homme devant des conteneurs verts avec au pied des sacs poubelles.

     

    Johny poubelle

     

    Il s’appelait Giovanni Piétri mais il était surtout connu sous le pseudo de Johny Poubelle. Pénétrer dans son atelier, c’était comme entrer dans le ventre du sixième continent, cette zone gigantesque constituée de déchets flottants grande comme six fois la France, qui dérive lentement vers nos côtes, détruisant tout sur son passage, la flore mais aussi la faune, les oiseaux, les poissons, les tortues et qui un jour nous avalera tous. Des déchets non recyclés, jetés en vrac, s'amoncelaient sous une espèce de hangar illicite, construit à la va vite avec des matériaux divers qu’il allait récupérer pour la plupart dans ces énormes décharges à ciel ouvert qui surgissent comme des collines monstrueuses près de certains villages de Seine et Marne. « Quand Paris chie, disait-il avec son accent délicieux, il faut bien enfouir sa merde quelque part ! Mais là, tu vois, ça déborde un peu ! »

    Giovanni faisait partie de ce mouvement artistique italien appelé Arte Povera, mouvement qui consiste à défier l’art traditionnel et plus largement la société de consommation. Au début de ma visite, je n’ai pas vraiment compris ce qu’il faisait de cet empilement de décombres, de ce fatras hétéroclite, de ce ramassis d’ordures. Il n’y avait là  semblait-il, aucune tentative d’harmoniser quoi que ce soit, couleurs, textures, matières… Il y avait juste cet amoncellement qui m’obligeait inconsciemment à vouloir ranger, trier, organiser, à tenter de reconnaître tel ou tel objet qui dépassait de ce capharnaüm dont l’exubérance me submergeait. Et puis il y avait l’odeur qui vous sautait à la gorge et vous donnait l’envie de décamper au plus vite et aussi le tournoiement incessant de mouettes et de corbeaux querelleurs qui voulaient participer à l’orgie de notre défécation quotidienne.

    Je me considérais pourtant comme un privilégié car il vivait en marge  d’un monde qu’il considérait en voie de décomposition. Il était pour la décroissance et vivait dans des squats avec des gens qui se nourrissaient le plus souvent des surplus que les grandes surfaces jetaient tous les soirs aux ordures plutôt que de les partager avec les défavorisés.  Et puis, le voir sautiller comme un lutin   de tas en tas avec aisance et désinvolture avait quelque chose de fascinant. J’en étais tout de même à me demander ce que j’allais bien pouvoir écrire dans ma revue  quand tout à coup, je le vis se lancer dans une petite chorégraphie qui me fit penser à une danse Sioux, puis il me dit : « Tu viens, on va faire les poubelles ». Il me demanda alors de récupérer uniquement des « fringues » et de les mettre dans des sacs poubelles pendant que lui se chargeait de collecter des matériaux divers destinés à construire un abri. Au bout d’une heure, j’avais rempli trois grands sacs de vêtements qui allaient du vulgaire tee shirt de sport au manteau de fourrure porté puis jeté par des élégantes du 16 ème.   Ensuite, il m’invita à grimper dans sa vieille camionnette pourrie et c’est ainsi que nous débarquâmes sur une place touristique de Saint Germain des Prés. Là, sous les yeux ébahis des clients qui sirotaient leur savant cocktail à la terrasse du Flore, tout en tapotant sur leurs smartphones dernier cri, il me dit « Allez, vide ton sac », ce qui le fit beaucoup rire. Il  constitua rapidement  une petite montagne colorée à côté de laquelle il construisit une espèce de hutte ronde. Puis il alla dans un conteneur proche pour récupérer plusieurs sacs poubelles sur lesquelles il peignit des visages souriants, des bras des jambes et il les installa devant sa hutte et sa montagne pour simuler deux SDF devant leurs toiles de tentes. Enfin il écrivit sur un panneau : « Une petite pièce s’il vous plaît, j’ai faim et j’ai froid ».

    Curieusement ses œuvres éphémères destinées à rendre signifiants des objets insignifiants restaient en place quelques jours avant d’être à nouveau englouties par le camion poubelle. Il y avait même des passants qui se prenant au jeu, mettaient une petite pièce dans l’assiette ébréchée qu’il avait déposée près de ses deux personnages. Mais Giovanni se moquait bien du devenir de ses  œuvres. Ce qu’il aimait c’était l’itinérance, le questionnement, l’incertitude, le désordre, l’éphémère, le périssable, le renoncement à ce trop de confort qui se nourrit de la servitude de certains de nos frères et de la souffrance animale. .

    Et quand il me demanda si j’avais un titre pour son œuvre, je répondis en souriant : « Déchets te rient »

     

    Michelangelo Pistoletto

     


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    Cette fois j'ai une image à vous proposer trouvée sur internet

     

    12 Duchêne2Gérard Duchêne

     

    Des lignes, des lignes, des lignes, c’était sa vie la ligne, une passion, une obsession, une idée fixe. Il faut dire qu’il était né sur la ligne B du RER en pleine heure de pointe, quelque part entre Denfert et Palaiseau. Depuis toujours, il les collectionnait sous des formes diverses : plans, cartes, diagrammes, figures géométriques,  mais aussi fils tendus, enroulés, tricotés, nœuds marins, dentelles, tissages…

    Dans son atelier situé pas très loin de la gare qui l’avait vu naître, il y avait également des photos, des images, de petites vidéos redisant inlassablement la profondeur d’un sillon au printemps, la ligne instable de l’écume à la crête des vagues, les veines ondoyantes d’une planche de merisier, les lignes fugaces d’un arbre dans la brume, celles mouvantes d’une rangée de peupliers sur le bord d’un canal, la courbure d’une hanche, le galbe d’un sein, les rides, les nervures, les écorces, les traces laissées par les escargots sur l’allée du jardin … Il les redessinait aussi  sur de petits carnet sans lignes, sur le sable des plages, sur des corps dénudés, sur des espaces de béton mais jamais, jamais, il n’en avait écrite une seule.

    À moi, il avait dit un jour ses difficultés d’apprentissage quand il était petit pour tenter de maîtriser la lecture et l’écriture, le refus absolu qu’il avait de suivre les chemins tout tracés que l’on voulait qu’il prenne, sa révolte face aux voies formatées dans lesquelles on voulait l’enfermer, ce qui l’avait conduit sans doute à sa dernière marotte  qui consistait à découper encore et encore de longues bandes étroites dans des articles de journaux. Des lignes et des lignes d’écriture qu’il triturait, désossait, dévissait, recollait,  puis découpait encore jusqu’à ce que le sens des lignes se délite, se désagrège, se dissolve, qu’il n’en reste qu’une trame vidée de sa substance.

    « Ne garder que l’essentiel me disait-il, une sorte de balbutiement, quelque chose qui veut se dire et qui n’y parvient pas. De toute façon me confiait-il encore, nous vivons à l’heure du SMS, du texto,  de la Smart édition. Les gens n’ont plus le temps de lire, de penser. Les journalistes n’ont plus le temps de développer leurs propres idées. Ils piquent celles des autres pour écrire leurs chroniques et nous n’avons plus droit qu’à un ramassis de brèves de comptoir, de twitts ou de micros-trottoirs. C’est le fast-food de l’info ! Alors moi j’ai inventé le fast-art.

    Mais c’est un peu plus subtil que ça quand même. Le truc vois-tu, c’est de détourner l’écriture pour que les gens se posent un peu et s’interrogent enfin devant ces espèces de messages codés  comme les archéologues l’ont fait devant la pierre de Rosette. Sortir du cadre pour y faire entrer le spectateur et allumer en lui la petite étincelle. Proposer le silence pour en tirer du sens, de l’illisible pour faire jaillir le questionnement. Tu imagines tous ces gens devant mes œuvres qui ont envie soudain de dire, d’écrire ce que je n’ai pas écrit, pas voulu dire, de remplir tous ces vides pour en faire une histoire, un poème que moi je n’ai pas su écrire ? Obliger des gens qui n’ont pas le temps de lire, qui passent leur temps à zapper en permanence d’un texte à l’autre, à tenter de lire un truc qui n’est pas écrit pour lui trouver du sens ! Une sacrée invention non ? »

    Une sacrée invention c’est vrai et alors que j’étais plongée dans  le déchiffrement de ces écrits perdus, il me souffla : « Même le titre il faudra qu’ils le cherchent parce que toutes mes œuvres sont Sans titre ».

     

     

    Je pars une semaine, je ne pourrai pas venir vous faire un petit coucou. À bientôt.

     

     


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  • Je tiens à préciser une nouvelle fois pour ceux qui auraient mal lu mes explications précédentes que les 5 textes liés à mon atelier d’écriture de samedi ne sont pas inspirés par des photographies mais par des œuvres contemporaines que je n’ai hélas pas eu le droit de photographier pour vous les montrer.

    Je vais donc essayer (désolée pour les gens pressés) de vous décrire cette deuxième œuvre. Imaginez une grande bâche blanche sur laquelle l’artiste (Patrick Meunier) a esquissé une forme que l’on peut supposer être un visage ou une tête de mort. À l’intérieur, il a donné des milliers de petits coups de feutre bleus, rouges , noirs, qu’il a recouverts par endroit de petits morceaux de papier de soie blancs, un peu comme des post-its, puis il a recouvert le tout d’un badigeon blanchâtre. Lorsque j'ai écrit le texte, j'ignorais le nom de l'auteur si bien que j'ai dit "elle" sans savoir que c'était un homme.

     

    L’atelier de l’artiste : texte 2 

     

    En pénétrant dans l’atelier de M, je ne pus m’empêcher de me demander où elle cachait son œuvre. C’était comme si elle tentait par mille et un artifices de vouloir nous prouver sa non existence, comme si elle voulait dire son refus de s’intégrer au monde, comme si elle cherchait en permanence à colmater des brèches, des failles, des vides, des manques, des absences, fuyant le vrai, masquant le faux, gommant jour après jour la moindre tentative d’affirmation de soi. Construire et déconstruire mais laisser malgré tout une trace même infime juste avant la mort annoncée.

    Ni de l’art éphémère, ni du land art, non, c’était autre chose. Et pour celui qui regardait  c’était très déstabilisant car on avait toujours envie de gratter la couche visible pour savoir ce qu’il y avait en dessous, de soulever un à un tous les post-its en espérant trouver le repentir qui expliquerait l’œuvre, de prendre une éponge pour enlever ce blanc sale qui les recouvrait toutes, de colorier tous ces tracés, d’ajouter de la lumière, du fluo, du bling bling, du bigarré, de l’exotique, du jaspé, du chiné, du diapré, du tigré, du moucheté, du truité, du moiré, du mordoré …

    Et elle, quand je l’ai vue quasiment immobile devant sa toile, toute vêtue de tulle blanc avec ce drôle de chapeau à voilette qui lui masquait le visage, j’ai eu envie de la secouer un peu pour voir s’envoler toute la brume dont elle s’entourait, de la désemballer de ce cocon de fils blancs pour voir enfin le papillon, de tirer sur la chevillette pour voir si la bobinette cherra.

    Peut-être fallait-il la chatouiller pour la faire sourire, la pincer pour la faire pleurer, lui faire avaler des pilules arc-en ciel ? Peut-être fallait-il lui raboter l’âme pour que la source affleure ? Mais non, malgré toutes mes tentatives, elle ne voulut me montrer que le masque qu’elle offrait en permanence à tous ceux qui osaient l’approcher, un masque sans vie, terne, inerte, tout comme ces compositions qu’elle s’obstinait à dessiner sans cesse sur ses grandes bâches blanches et qu’elle nommait invariablement « Masque 1, masque 2, masque 3, masque 4….. »

    Ce n’est que très longtemps plus tard que j’ai compris le message qu’elle essayait sans doute de nous transmette. Alors que j’avais eu une furieuse envie de la sortir de sa torpeur peut-être était-ce elle qui voulait me sortir de la mienne, m’ouvrir les yeux, me donner des ailes, me sortir de ma cage, me dire : « Ose, mais ose donc ! N’en as-tu pas assez de tous ces désirs contenus sur lesquels on a mis un énorme étouffoir. À trop tourner en rond dans ton bocal, tu vas tuer ta faim de vivre, la flamme qui ne demande qu’à embraser ton cœur, cette petite folie qui pourrait te rendre tellement plus joyeuse ! Tu as passé ta vie à te mettre des bâtons dans les roues, à te construire des obstacles. Ne penses-tu pas qu’il serait grand temps de faire ce qui te plaît même si ça ne plaît pas aux autres ? Ose, mais ose donc ! Je sais ce que tu as pensé de moi, je sais que tu m'as prise pour un fantôme mais si le fantôme c'était toi?»

     


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