« Le poème n’a pas peur de ce que je peux ressentir ».
Robert Creeley
J’avais commencé avec l’exercice suivant : « Écris-toi en train d’écrire » et puis j’ai dérivé sans y prendre garde ….
Je vous écris du fond de mon jardin, la tête sous un chapeau de paille, les pieds nus posés sur le ciment frais de l’étendoir. Un drap orange défie un grand pan de ciel bleu. Mon crayon glisse sur une page blanche qui prend plaisir à tiédir au soleil. L’ombre de ma main se déplace en émettant un chuchotis soyeux. Ma chatte cherche sa place dans les jonquilles défleuries.
Je pense à vous qui me lirez. Je pense à ma fille malade et fatiguée. Je pense à ma mère confinée dans sa petite chambre, désorientée, perdue, terrorisée peut-être, sans mots pour exprimer sa détresse, juste les cris et les pleurs. Personne pour lui tenir la main et apaiser son angoisse.
Je pense à ce coup de fil de l’infirmière de l’EHPAD qui sonne comme un glas et tourne dans ma tête : « Nous avons une suspicion de cas de COVID 19 dans notre établissement. Nous contactons toutes les familles pour leur demander de se positionner au cas où leur proche développerait une forme sévère de la maladie. Souhaitez-vous la réanimation ou la sédation ? »
Tout vit, tout bruit autour de moi. Un lézard curieux vient me rendre visite et me tire la langue. Un rouge-queue sautille en grasseyant quelques trilles discrètes. Un moro sphinx charnu visite mes tulipes. De vaillantes abeilles ripaillent au camélia. Les pivoines s’épuisent à vouloir dégrafer les boutons de leurs corsets de soie. Mais moi je cherche en vain la réponse à la question : réanimation ou sédation ? Aurai-je vraiment le choix ?