• Un visiteur inattendu

    Le nouveau grand chantier pour l'Association Rêves  avance à pas de géants. C'est très stimulant de chercher à se caler sur les idées des autres, de s'y glisser en respectant leurs identités, leur style, leur fantaisie. Pas toujours facile, je le reconnais de me souvenir des liens qui unissent tous les participants de ce mariage d'autant plus que de nouveaux s'en tricotent chaque jour. Par chance Quichottine et Polly veillent au grain.

    Je vous livre mon dernier texte, en deux parties, que mes aficionados survoltés veuillent bien m'en excuser. Il fait suite aux deux textes précédents: Naissances surprises et Des chatons sur la paille

     

    Un visiteur inattendu

     

    Aujourd’hui, c’est donc le grand jour ! Les rayons du soleil qui filtrent par la lucarne dessinent des ronds de lumière sur la paille. Lubie paraît calme et mâchonne son foin avec application. Moi par contre je suis  très énervée car j’ai plutôt mal dormi. Les propos de cette mouche zinzinabulent encore dans ma pauvre cervelle et ma queue est agitée de soubresauts rageurs. Non mais quelle folle ! C’est vrai que quand on se contente de pondre ses œufs dans une charogne ou sur une bouse du chemin on ne sait rien des joies et des contraintes de la maternité !

    La fleuriste, une jolie jeune femme à l’élégance discrète, est arrivée dans l’écurie peu après la visite de Célestine qui m’a apporté mon petit déjeuner. Elle s’affaire en chantonnant autour de la calèche. À ses pieds, des rubans, des flots de dentelles, des feuillages aériens, des plumes et puis ces fleurs champêtres sous lesquelles je me suis endormie tant de fois et qui ressemblent à de petits nuages. Tout en l’observant assembler avec amour ses petites gerbes, je repense à l’incident étrange qui s’est produit cette nuit.

    Vers une heure du matin, la porte de l’écurie s’est ouverte et un homme est entré. À sa façon d’explorer les lieux, j’ai  compris qu’il n’avait pas la conscience tranquille. Il avait une démarche souple, presque féline, le corps robuste et vigoureux d’un homme habitué à vivre au grand air. Il dégageait une odeur très particulière, un mélange fait d’embruns iodés, de fioul de bateau et de poisson séché que je reconnus aussitôt pour avoir traîné quelques temps dans un port de pêche. Son sac rond de marin en forme de saucisse me confirma qu’il avait dû naviguer un temps avant de s’échouer ici.

    Quand il découvrit la calèche,  il  eut l’air très intéressé. Il en fit le tour et inspecta minutieusement le coffre en osier que l’on avait accroché à l’arrière. Puis il se mit à marmonner des propos incohérents où il était question de cette andouille d’inspecteur Brod qui avait failli le coffrer à la place d’un autre, de cette Mina de Saint Palais, une intrigante qu’il avait déjà croisée dans un bar louche de Caracas, d’une certaine Fanfan dont il répétait le prénom en boucle. Visiblement il cherchait un abri pour la nuit mais il n’avait sans doute pas choisi cette grange par hasard.

    J’essayai de me faire discrète mais il se prit soudain les pieds dans un seau d’eau et s’étala de tout son long à quelques centimètres de moi. Réveillés par tout ce tintamarre, les chatons se mirent à miauler et bien sûr, l’homme eut tôt fait de découvrir notre cachette. Je me mis alors en position de défense, le dos rond, le poil hérissé, les babines retroussées tandis qu’un feulement d’alerte s’échappait de ma gorge. Nullement impressionné l’homme retourna le seau et s’assit juste en face de moi.

    -      Tout doux ma belle. Toi aussi t’es en cavale ? N’aie pas peur, les chats et moi c’est une longue histoire ! Sais-tu que sur tous les rafiots de la planète, il y a des chats qui sont chargés de veiller au grain en trucidant les rats ! Et puis tu n’es pas la première vagabonde qui dort dans la même grange que moi. Toi et moi, on est de la même engeance, celle des miséreux, des réprouvés, des malchanceux, celle qu’on chasse à coups de cailloux ou de dénonciations.

    Il avait le visage buriné par le soleil et le vent. Deux plis d’amertume marquaient les coins de sa bouche mais ses yeux clairs avaient gardé quelque chose de doux et d’enfantin. Derrière ses allures de bourlingueur bravache, on pouvait deviner une grande misère affective et un immense besoin de tendresse. Tout en parlant, il s’amusait à soulever la paille avec une petite baguette de bois, la faisant voler dans les rayons de lune. Soudain, chaton numéro 1 échappa à ma surveillance en faisant un grand bond pour s’inviter à la danse de ces brindilles légères et brillantes comme des flammes d’argent. Bientôt chaton numéro 2 bondit à son tour suivi du numéro 3. Chaton numéro 4, une femelle plus timide, resta auprès de moi regardant avec envie cet homme qui semblait s’amuser autant que ses frères. Il avait basculé sur le dos et les laissait escalader son pantalon, fourrager dans ses dreadlocks, grimper le long de ses bras, se laisser glisser dans le creux de ses mains,  grignoter le fromage et le jambon qu’il avait sortis de son sac. Il gloussait doucement et semblait ravi de s’abandonner à ces jeux innocents mais au bout d’un moment, il déclara :

     

    Un visiteur inattendu

     

    -      Bon, maintenant, ça suffit la marmaille ! Tout le monde au lit ! Demain, ça va être une sacrée journée !! Ah, au fait, moi, c’est Jojo, Jojo l’Amerlo !

    Il prit les trois chatons dans ses grandes mains et me les rendit avec beaucoup de précautions. Il me caressa entre les deux oreilles puis se chercha un coin dans la paille pour y passer la nuit.

    Mais au matin, plus de Jojo ! Il a dû repartir de bonne heure car je ne le vois nulle part. Dommage, je l’aimais bien ! Tiens voilà la fleuriste qui sort pour prévenir Alfred qu’elle a terminé et qu’il peut atteler Lubie. Cette dernière jette un coup d’œil à la calèche, visiblement soulagée d’avoir échappé au chapeau fleuri. C’est alors que Jojo, de la paille plein les cheveux sort discrètement de sa cachette. Il me fait un petit signe puis se dirige d’un pas sûr vers la malle en osier, en soulève le couvercle, balance son sac et saute prestement à l’intérieur.

    Il est grand temps que tout ce remue ménage se termine que je puisse enfin retrouver le calme et profiter un peu de mes chatons. Mes chatons ? Mais où sont mes chatons ? Pourvu qu’ils ne soient pas cachés sous les roues de la calèche ! C’est alors que je vois le couvercle de cette maudite malle se soulever à nouveau et Jojo me faire signe en murmurant :

    -      Désolée Princesse mais tes chatons sont dans mon sac ! Il semble qu’ils aient pris goût au fromage et au jambon ! Allez, viens avec nous, on va bien s’amuser ! 

    Je ne sais pas combien de temps a duré cette comédie, combien de fois nous nous sommes arrêtés, combien de voix différentes j’ai entendues, combien de visages entrevus, combien de bravos, combien de « Regardez comme ils sont beaux !» Mes chatons sont près de moi et c’est ce qui m’importe. Et puis Jojo me fait la conversation en me racontant l’histoire des uns et des autres. Visiblement, il ne les aime pas beaucoup !  Le seul qu’il semble apprécier, c’est Monsieur Paul, son ancien instituteur et une certaine Fanfan dont il était amoureux fou mais qui en a préféré un autre, plus riche et moins fou sans doute. C’est pour elle qu’il est parti sur ces fichus rafiots, pour elle qu’il a tenté sa chance à Las Vegas mais rien ne s’est passé comme il l’aurait voulu. Lorsque la calèche s’arrête devant l’église, Jojo s’étire, fait craquer tous ses os puis il déclare avec un grand sourire

    -      Et maintenant Minette, que la fête commence. Tu viens ? On va passer par la petite porte de côté. Il y a un escalier qui mène au clocher, mais nous, on va s’arrêter à la tribune. De là, on peut tout voir sans être vu. Allez la marmaille, tout le monde descend !

    Un visiteur inattendu

     

    J’ai toute juste le temps d’entendre Lubie qui s’exclame :

     

    « Bouquets d’ombelles

    Nuages en dentelle

    Mais pourquoi cloche-t-on ? »

     

    Décidément ce mariage la laisse vraiment de marbre !

     

    suite et fin ...... bientôt!

     


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  • Commentaires

    1
    Mercredi 19 Novembre 2014 à 16:41

    Très beau texte de qualité pour "le mariage". J'ai beaucoup aimé

    2
    Mercredi 19 Novembre 2014 à 20:26

    un curieux non  invité, très attachant .. ah je crois qu'il va s'en passer des choses à ce mariage !

    tes photos de chat sont vraiment adorables !
    bises , belle soirée à toi et encore bravo pour ton talent de conteuse !

     

    3
    Mercredi 19 Novembre 2014 à 21:56

    Ta plume a encore fait des merveilles, c'est à espérer que chatte et chatons assisterons à tout le mariage de A à Z, pour notre plus grand plaisir money (mais ne nous dit pas tout, laisse nous quelques surprises pour la lecture du livre yes)

    4
    mpolly
    Mercredi 19 Novembre 2014 à 22:38
    mpolly

    Sourire du soir.

    J'avais quelque mélancolie après le très beau film "la petite Venise".

    Et soudain me revoilà plongée dans l'ambiance stimulante de ce mariage, d'autant que Jojo est un personnage haut en couleur et tendre.

    Ce sera un "roman" farfelu, drôle et facétieux, qui prend des virages inattendus, et ton texte fait partie des ce cet inattendu.

    J'en connais la suite, et j'adore.

     

    Bises, chère complice.

    5
    Mercredi 19 Novembre 2014 à 23:13
    erato:

    Des invités surprises!! Une très belle histoire attachante et originale.J'aime beaucoup.Douce soirée, bises Azalaïs

    6
    Mercredi 19 Novembre 2014 à 23:28

    une histoire à suivre 

    7
    Vendredi 21 Novembre 2014 à 00:35

    Tu sais que j'ai adoré ce moment de lecture... alors, je vais seulement bisser le commentaire de Polly.


     


    J'ai hâte de voir l'ensemble de l'anthologie, mais je sais qu'il faut encore du temps... et je me régale d'avance.


     


    Passe une douce fin de semaine Azalais.


    Bisous à partager.

    8
    Vendredi 21 Novembre 2014 à 07:06
    Jackie

    J'aime ton histoire Azalaïs

    Merci

    9
    Vendredi 21 Novembre 2014 à 10:04

    Tu as beaucoup d'imagination et de talent !  Tous ces minets vont mettre de l'ambiance dans le mariage !  Mon Jojo qui revient des Amériques ? Ah! lala! Que va-t-il se passer ?Je reviendrai lire la suite !

     

    10
    Vendredi 21 Novembre 2014 à 11:35

    bonjour, mon Aza,
    c'est passionnnant !
    j'admire tes descriptions des personnages
    hommes ou animaux
    et la vie que tu leur donnes !
    Ton portrait de Jojo est une réussite...
    bravo !

    excuse-moi si je ne suis pas venu sur ton blog ces jours -ci
    j'ai eu des problèmes d'ordi mais tout est à peu près rétabli
    bonne journée
    à bientôt
    gros bisous

    11
    Samedi 22 Novembre 2014 à 18:28

    Hum ! Je crois que je ne vais pas être à la noce à ce mariage !

    A bientôt

    L'inspecteur Brod... de la police de Marseille

     

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