• Peu importe

     

    Un long silence mauve

    D’où fusent les genêts,

    Deux brassées de bruyères

    Pour guider le chemin

    Et puis quelques fougères

    Bondissantes, légères.

    La sente monte dru

    Dans son lit de rocailles,

    Du schiste qui serpente

    Comme un jet de lumière.

     

    Poème

     

    La roche sonne clair

    Au pas lourd du marcheur

    Et tout là haut le ciel,

    Vibrant comme un appel,

    Qui pénètre son cœur,

    Amplifié tout à coup

    D’une source  nouvelle.

    Peu importe quels arbres

     Par delà les pins sombres,

    Peu importe  quels vents

    De verdure et de paille,

     

    Poème

     

    Il n’y a que ce bleu

    Qui le hisse au soleil

    Et l’horizon  qui fuit

    Par delà les collines,

    Promesse de moissons

    À cueillir chaque jour

    Comme on cueille une offrande.

     

     

     

     

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    Mamie Marguerite dernière  partie

     

    Quand elle est morte, à l’âge de 90 ans,  je lui ai écrit une lettre.

    «   Tu es partie mamie par un matin   d’hiver, un sale petit matin de décembre, sans prévenir personne, seule dans cette chambre que l’on avait aménagée pour toi dans ce qui était autrefois ton magasin. Je me suis toujours demandé ce que tu devais penser d’avoir à dormir là, exposée comme une marchandise sous les étagères que tu arrangeais avec tant d’amour, à côté de cet énorme comptoir de bois blond où restaient encore quelques graines. Tu avais  pourtant à l’étage une chambre de reine avec une belle moquette rouge et  un grand  lit capitonné qui faisait ta fierté. C’était ton antre, ton refuge, un espace sacré dans lequel nous n’osions pas pénétrer sans y avoir été invités. Tous les soirs, avant de m’endormir, je t’entendais tourner avec application les pages du journal que tu  prenais plaisir à lire pour clore ta journée de labeur. C’était ta récompense et moi qui apprenais avec difficulté mes leçons dans la chambre juste à côté, je t’imaginais dans ce lit immense, blottie entre des draps toujours fraîchement lavés et repassés, toujours brodés à tes initiales, bataillant avec les pages du journal que tes gros doigts avaient tant de mal à tourner.

    Tu aimais aussi lire les classiques: Pagnol, Troyat, Clavel, Giono, Bernanos, mais je sais qu’en cachette, tu lisais aussi du Delly.  Tu ne me les donnais à lire que s’il n’y avait pas de passages que tu jugeais  trop osés pour moi.  Je me sentais tellement bien alors dans ce calme, cette paix. J’étais comme dans un cocon, entourée d’amour et de sécurité. Je n’avais plus peur de rien,  j’aurais voulu que cela dure toujours.

    Tu es partie mamie et je suis orpheline. Mon enfance n’est plus. Les images surgissent rondes et lisses comme la lampe le soir au-dessus de la table, comme la lune l’été au-dessus du vieux banc.

    Je revois nos promenades à la tombée du jour. Nous marchions à pas lents dans la rue principale et tous les gens assis sur le pas de  leur porte nous apostrophaient toujours de la même façon : « Alors, on se promène ? Ou bien : Alors, on prend le frais ? Il a fait chaud aujourd’hui ! » Tantôt, c’était la route du séminaire jusqu’au petit bois de peupliers qu’on appelait le Bouscaillou, tantôt le chemin de Sermet appelé aussi le chemin des sœurs parce qu’il longe le couvent. Il y avait aussi la route de Faussergue où nous guettions les premières violettes, celle de la Combette et de la Foncouverte. J’entends encore le murmure des feuilles dans les grands peupliers chahutés par la brise, le chant têtu et flûté des grenouilles dans les fossés de Ginestous, les cris rageurs des hirondelles déchirant en tous sens les dernières lueurs du jour.

    Tu me prenais le bras et ton pouce allait et venait le long de mon poignet rythmant notre silence. C’était un pouce dur et rugueux comme une écorce d’arbre. Et puis, nous revenions. La nuit avait accroché ses étoiles. Ils étaient encore tous là sur le devant de leur porte : les Azam, les Piques, les Cuq, les Chamaillou, les At…. « Alors, elle est finie la promenade ? » J’étais alors emplie d’un bonheur simple et paisible, d’une sorte de plénitude qui me reliait à la présence tellement palpable de la nuit, de tous ces êtres dont la vie bruissait, palpitait autour de moi. J’avais le sentiment d’exister vraiment, d’être l’objet de tous les regards simplement parce que j’étais ta petite fille, la petite fille de Madame Molinier. Je suis encore et pour toujours la petite fille de Madame Molinier.

    Tout le monde s’agite autour de ton corps apaisé. On te raconte, on se souvient, on noie son chagrin dans la parole. La petite flamme du cierge s’étire et éclaire ton visage de cire. Tes mains sont croisées autour d’un chapelet. Tu portes un gilet mauve. Cette porte qui grince, c’est moi Mamie. Je n’en finis pas de venir vérifier, de m’assurer que je n’ai pas rêvé. Mais tu es toujours là et je te regarde fascinée par ce visage que je ne connais pas, pénétrée de douleur, submergée par une houle de larmes. À mon tour, doucement, je frôle ton poignet de mon pouce furtif. En cachette, je glisse une mèche de cheveux dans un coin du cercueil.

    Demain, tout sera dit. Je n’aurai plus de toi que ces pensées secrètes, une odeur retrouvée au détour du chemin, le souvenir de ton sourire complice quand tu voulais partager avec moi une situation cocasse, celui des repas de la Toussaint où tu invitais toujours tes deux frères, l’agitation du magasin les jours de foire, la joie que  tu manifestais alors à échanger en Occitan avec tous ceux qui le souhaitaient.

    Je te baise les mains, le front, la joue et puis je fuis sans un mot quand le menuisier vient pour refermer le cercueil. Dans quelques minutes, nous irons à pas lents dans la rue principale. Ils seront tous là, les Azam, les Piques, les Cuq, les Chamaillou, les At… attendant dignement sur le pas de leur porte pour se joindre au cortège. Il y aura la place avec ses marronniers, l’odeur immuable de l’encens dans  une église pleine à craquer, la route du cimetière bordée de chênes, le bruit des pas sur le gravier, les derniers mots d’adieu, les derniers regards au cercueil qui descend inexorablement dans le caveau de famille, les gestes d’affection, les fleurs et la douleur atroce lorsqu’il faudra te laisser là, seule dans la nuit et le froid. 

    Ma grand-mère s’appelait Marguerite. Avec elle, j’ai connu la paix et la sécurité. Elle a été mon refuge, ma planche de salut, mon guide, celle qui m’a permis de me construire alors que tout s’écroulait autour de moi. Pas un seul jour sans que je ne pense à elle et elle, j’en suis certaine, est toujours à mes côté  comme un ange gardien.

     


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  • matin-brun.jpg   

     

    Les jambes allongées au soleil, on ne parlait pas vraiment avec Charlie, on échangeait des pensées qui nous couraient dans la tête, sans bien faire attention à ce que l'autre racontait de son côté. Des moments agréables, où on laissait filer le temps en sirotant un café. Lorsqu'il m'a dit qu'il avait dû faire piquer son chien, ça m'a surpris, mais sans plus. C'est toujours triste un clebs qui vieillit mal, mais passé quinze ans, il faut se faire à l'idée qu'un jour ou l'autre il va mourir.

                - Tu comprends, je pouvais pas le faire passer pour un brun.

                - Ben, un labrador, c'est pas trop sa couleur, mais il avait quoi comme maladie ?

                - C'est pas la question, c'était pas un chien brun, c'est tout.

                - Mince alors, comme pour les chats, maintenant ?

                - Oui, pareil.

                Pour les chats, j'étais au courant. Le mois dernier, j'avais dû me débarrasser du mien, un de gouttière qui avait eu la mauvaise idée de naître blanc, taché de noir.

                C'est vrai que la surpopulation des chats devenait insupportable, et que d'après ce que les scientifiques de l'Etat national disaient, il valait mieux garder les bruns. Que des bruns. Tous les tests de sélection prouvaient qu'ils s'adaptaient mieux à notre vie citadine, qu'ils avaient des portées peu nombreuses et qu'ils mangeaient beaucoup moins. Ma foi, un chat c'est un chat, et comme il fallait bien résoudre le problème d'une façon ou d'une autre, va pour le décret qui instaurait la suppression des chats qui n'étaient pas bruns.

                Les milices de la ville distribuaient gratuitement des boulettes d'arsenic. Mélangées à la pâtée, elles expédiaient les matous en moins de deux. Mon coeur s'était serré, puis on oublie vite.

     

                Les chiens, ça m'avait surpris un peu plus, je ne sais pas trop pourquoi, peut-être parce que c'est plus gros, ou que c'est le compagnon de l'homme, comme on dit. En tout cas, Charlie venait d'en parler aussi naturellement que je l'avais fait pour mon chat, et il avait sans doute raison. Trop de sensiblerie ne mène pas à grand-chose, et pour les chiens, c'est sans doute vrai que les bruns sont plus résistants.

                On n'avait plus grand-chose à se dire, on s'était quittés, mais avec une drôle d'impression. Comme si on ne s'était pas tout dit. Pas trop à l'aise.

                Quelque temps après, c'est moi qui avais appris à Charlie que le Quotidien de la ville ne paraîtrait plus. Il en était resté sur le cul : le journal qu'il ouvrait tous les matins en prenant son café crème !

                - Ils ont coulé ? Des grèves, une faillite ?

                - Non, non, c'est à la suite de l'affaire des chiens.

                - Des bruns ?

                - Oui, toujours. Pas un jour sans s'attaquer à cette mesure nationale. Ils allaient jusqu'à remettre en cause les résultats des scientifiques. Les lecteurs ne savaient plus ce qu'il fallait penser, certains même commençaient à cacher leur clébard !

                - A trop jouer avec le feu...

                - Comme tu dis, le journal a fini par se faire interdire.

                - Mince alors, et pour le tiercé ?

                - Ben mon vieux, faudra chercher tes tuyaux dans les Nouvelles brunes, il n'y a plus que celui-là. Il paraît que côté courses et sports, il tient la route. Puisque les autres avaient passé les bornes, il fallait bien qu'il reste un canard dans la ville, on ne pouvait pas se passer d'informations tout de même. J'avais repris ce jour-là un café avec Charlie, mais ça me tracassait de devenir un lecteur des Nouvelles brunes. Pourtant, autour de moi les clients du bistrot continuaient leur vie comme avant : j'avais sûrement tort de m'inquiéter.

     

                Après, ça avait été au tour des livres de la bibliothèque, une histoire pas très claire, encore.

                Les maisons d'édition qui faisaient partie du même groupe financier que le Quotidien de la ville étaient poursuivies en justice et leurs livres interdits de séjour sur les rayons des bibliothèques. Il est vrai que si on lisait bien ce que ces maisons d'édition continuaient de publier, on relevait le mot chien ou chat au moins une fois par volume, et sûrement pas toujours assorti du mot brun. Elles devaient bien le savoir tout de même.

                - Faut pas pousser, disait Charlie, tu comprends, la nation n'a rien à y gagner à accepter qu'on détourne la loi, et à jouer au chat et à la souris. Brune, il avait rajouté en regardant autour de lui, souris brune, au cas où on aurait surpris notre conversation.

                Par mesure de précaution, on avait pris l'habitude de rajouter brun ou brune à la fin des phrases ou après les mots. Au début, demander un pastis brun, ça nous avait fait drôle, puis après tout, le langage c'est fait pour évoluer et ce n'était pas plus étrange de donner dans le brun, que de rajouter putain con, à tout bout de champ, comme on le fait par chez nous. Au moins, on était bien vus et on était tranquilles.

                On avait même fini par toucher le tiercé. Oh, pas un gros, mais tout de même, notre premier tiercé brun. Ca nous avait aidés à accepter les tracas des nouvelles réglementations.

     

                Un jour, avec Charlie, je m'en souviens bien, je lui avais dit de passer à la maison pour regarder la finale de la Coupe des coupes, on a attrapé un sacré fou rire. Voilà pas qu'il débarque avec un nouveau chien !

                Magnifique, brun de la queue au museau, avec des yeux marrons.

                - Tu vois, finalement il est plus affectueux que l'autre, et il m'obéit au doigt et à l'oeil. Fallait pas que j'en fasse un drame du labrador noir.

                A peine il avait dit cette phrase que son chien s'était précipité sous le canapé en jappant comme un dingue. Et gueule que je te gueule, et que même brun, je n'obéis ni à mon maître ni à personne ! Et Charlie avait soudain compris.

                - Non, toi aussi ?

                - Ben oui, tu vas voir.

                Et là, mon nouveau chat avait jailli comme une flèche pour grimper aux rideaux et se réfugier sur l'armoire. Un matou au regard et aux poils bruns. Qu'est-ce qu'on avait ri. Tu parles d'une coïncidence !

                -Tu comprends, je lui avais dit, j'ai toujours eu des chats, alors... Il est pas beau, celui-ci ?

                - Magnifique, il m'avait répondu.

                Puis on avait allumé la télé, pendant que nos animaux bruns se guettaient du coin de l'oeil.

                Je ne sais plus qui avait gagné, mais je sais qu'on avait passé un sacré bon moment, et qu'on se sentait en sécurité. Comme si de faire tout simplement ce qui allait dans le bon sens dans la cité nous rassurait et nous simplifiait la vie. La sécurité brune, ça pouvait avoir du bon. Bien sûr, je pensais au petit garçon que j'avais croisé sur le trottoir d'en face, et qui pleurait son caniche blanc, mort à ses pieds. Mais après tout, s'il écoutait bien ce qu'on lui disait, les chiens n'étaient pas interdits, il n'avait qu'à en chercher un brun. Même des petits, on en trouvait. Et comme nous, il se sentirait en règle et oublierait vite l'ancien.

     

                Et puis hier, incroyable, moi qui me croyais en paix, j'ai failli me faire piéger par les miliciens de la ville, ceux habillés de brun, qui ne font pas de cadeau. Ils ne m'ont pas reconnu, parce qu'ils sont nouveaux dans le quartier et qu'ils ne connaissent pas encore tout le monde. J'allais chez Charlie. Le dimanche, c'est chez Charlie qu'on joue à la belote. J'avais un pack de bières à la main, c'était tout. On devait taper le carton deux, trois heures, tout en grignotant. Et là, surprise totale : la porte de son appart avait volé en éclats, et deux miliciens plantés sur le palier faisaient circuler les curieux. J'ai fait semblant d'aller dans les étages du dessus et je suis redescendu par l'ascenseur. En bas, les gens parlaient à mi-voix.

                - Pourtant son chien était un vrai brun, on l'a bien vu, nous !

                - Ouais, mais à ce qu'ils disent, c'est que, avant, il en avait un noir, pas un brun. Un noir.

                - Avant ?

                - Oui, avant. Le délit maintenant, c'est aussi d'en avoir eu un qui n'aurait pas été brun. Et ça, c'est pas difficile à savoir, il suffit de demander au voisin.

                J'ai pressé le pas. Une coulée de sueur trempait ma chemise. Si en avoir eu un avant était un délit, j'étais bon pour la milice. Tout le monde dans mon immeuble savait qu'avant j'avais eu un chat noir et blanc. Avant ! Ca alors, je n'y aurais jamais pensé !

     

                Ce matin, Radio brune a confirmé la nouvelle. Charlie fait sûrement partie des cinq cents personnes qui ont été arrêtées. Ce n'est pas parce qu'on aurait acheté récemment un animal brun qu'on aurait changé de mentalité, ils ont dit. "Avoir eu un chien ou un chat non conforme, à quelque époque que ce soit, est un délit." Le speaker a même ajouté "Injure à l'Etat national." Et j'ai bien noté la suite. Même si on n'a pas eu personnellement un chien ou un chat non conforme, mais que quelqu'un de sa famille, un père, un frère, une cousine par exemple, en a possédé un, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, on risque soi-même de graves ennuis.

     

                Je ne sais pas où ils ont amené Charlie.

                Là, ils exagèrent. C'est de la folie. Et moi qui me croyais tranquille pour un bout de temps avec mon chat brun. Bien sûr, s'ils cherchent avant, ils n'ont pas fini d'en arrêter, des proprios de chats et de chiens.

     

                Je n'ai pas dormi de la nuit. J'aurais dû me méfier des Bruns dès qu'ils nous ont imposé leur première loi sur les animaux. Après tout, il était à moi mon chat, comme son chien pour Charlie, on aurait du dire non. Résister davantage, mais comment ? Ca va si vite, il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non ?

     

                On frappe à la porte. Si tôt le matin, ça n'arrive jamais. J'ai peur. Le jour n'est pas levé, il fait encore brun dehors. Mais arrêtez de taper si fort, j'arrive.

     

    Fin

    Ensemble, luttons contre la bêtise , l'intégrisme, le racisme, l'exclusion,ne faisons pas semblant de ne pas voir, de ne pas savoir, de ne pas entendre!

     

     

     


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  • Vous l’avez tous remarqué, c’est le printemps et qui dit printemps dit jardinage !

    Je vais donc devoir laisser quelques temps le blog en friche.

    Je publie à nouveau cette petite histoire printanière inspirée par une tapisserie de

    Dom Robert que j'affectionne tout particulièrement. Tous les ans l'Abbaye-école de

    Sorèze dans le Tarn organise une nouvelle exposition que je ne rate jamais.

     

    Résultat de recherche d'images pour "dom robert mille fleurs sauvages"

     Mille fleurs sauvages

     

    Poule poulette, un beau matin de mai, s’en alla dans le clos pour picorer seulette l’herbette nouvelette. La sauge était violette, le pissenlit tout réjoui et la mousse coiffée de gentilles capuches qui la faisait sembler à de petites nones courant à vêpres! De ci de là, notre gourmette se mit à faire la cueillette de petits brins de ciboulette pour en garnir son omelette.

    Quand arriva un gros dindon, piétinant tout sur son passage. L’avait la crête rouge et le derrière empanaché d’une sorte d’ombrelle qui semblait l’encombrer. Se croyant tout seulet, il se mit à chanter des airs sans queue ni tête qui firent s’escamper les papillons du pré. Il s’appelait Carlos. C’était un rouge des Ardennes, un dindon vigoureux, rustique mais fougueux ! Et il bombait le torse, et il pirouettait tout en tapant du pied, agitant comme un fol sa caroncule bleue. Une abeille en passant murmura : « Qu’il est laid ! » Il entendit : « Olé ! »

    Bientôt, toute la basse-cour se trouva dans le champ pour s’esbaudir en chœur des accents langoureux de cette danse étrange venue, caquetait-on d’Amérique du Sud ! Certains osèrent même de petits cris joyeux pour jouir avec lui de sa pavane altière ! Il y eut des  « Rououcou »  et des  «  Kirikiki »  et des «  Ticot » par ci et des « Ticot » par là. Une caille lança un « Palpabat » effarouché et l’alouette grisolla un « Tiralirou » plein de charme ! Le chardonneret, du haut de son cyprès siffla : « Tirlit  tchiou  tchiou » et le verdier lui répondit : « Oh oui ! Oh oui » !

    Tout ce petit monde se mit à claquer du bec et à battre des ailes, lorsque soudain,  parut la divine Bianca, une dinde du Gers, élégante et rebelle. Tout le monde se tut, même les sauterelles ! On murmurait partout qu’elle s’était entichée d’un dindon de Sologne, un aristo bobo qui  jouait des ergots en déclamant des vers. Carlos lui, sombre hidalgo aux yeux brûlants de fièvre, ne savait que danser ou psalmodier de sa voix grave et douce de ténébreuses mélopées.

    La nuit était tombée, allumant des lucioles au pied des ancolies. Comme un point suspendu au-dessus du grand chêne, la lune se leva. Alors, telle une marionnette menée par une étoile, Bianca la belle s’avança vers Carlos, la tête haute, le regard fier, cambrée comme une reine,  l’obligeant pas après pas à entrer dans sa danse. Toute la nuit ils s’affrontèrent dans une sorte de corps à corps tumultueux et tourmenté où chacun reprenait dans l’instant ce qu’il venait d’offrir.

    Au matin, sur les herbes ardemment piétinées, on ne trouva que quelques plumes pour témoigner de cette folle histoire où une dinde et un dindon dansèrent le tango pour  découvrir enfin qu’ils s’aimaient d’amour tendre.

     

     

    Le Tableau du Samedi


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  •  Le Noël du rouge-gorge

     

    en Occitan

    Lo Nadal del Barbarós

    Je n’arrive pas à savoir de qui est ce conte, peut-être de Louisa Paulin. Je l’ai traduit et aménagé un peu pour vous.

    C’était la veille de Noël. Du côté de Villefranche, un frêle rouge-gorge s’était égaré dans les sillons abrupts d’une terre fraîchement retournée, accrochée à la croupe d’un coteau. Il sautillait frileux, ses plumes ébouriffées, aussi léger qu’une brindille, essayant vainement de trouver un petit ver distrait, quelques grains oubliés par les derniers glaneurs. 


               Tout à coup, la bise se leva, une bise glaciale qui feula comme un chat ! Elle emporta l’oiseau dans un amas confus de poussières et de feuilles et alla le poser sur un poirier tout nu. Il était à peine remis de sa frayeur qu’une rafale sournoise l’emporta dans un hêtre. Là, sur une de ses branches, demeuraient quelques feuilles. Mais quand il voulut s’en approcher pour se parer du froid, l’arbre grogna : « Ne reste pas ici l’oiseau, je n’ai que cette branche qui porte encore des feuilles, tu pourrais la gâter ! »
     

     
                Ce rouge-gorge là n’était pas querelleur. Triste et las, il ouvrit avec grâce ses ailes minuscules et la bise méchante le reprit dans son errance confuse pour le jeter avec rancœur dans un vieux chêne chevelu où il pensait se reposer un peu ! Mais le chêne grogna dans son parler revêche : « Tu n’es pas d’ici, l’oiseau ! Nous ne t’avons jamais vu ! Nous ne te connaissons pas et nous n’aimons pas les étrangers ! Nous ne voulons pas de toi ! Va-t-en ! »
     

                   
                Une fois de plus, le rouge-gorge prit sa volée. Le vent le chiffonnait, lui arrachait les plumes, le ballottait, le retournait dessus-dessous, tête par dessus queue, le malmenait, toujours plus fort, toujours plus haut et l’enleva jusqu’ à la motte de Montfranc où un sapin stoppa sa course. L’oisillon s’empressa de s’arrimer à un rameau malgré ses pattes grêles, reprit son souffle, remit de l’ordre dans le désordre de son pauvre petit cœur et murmura :
     

    « S’il te plaît, arbre grand, me laisserais-tu me cacher un instant sur une de tes branches ? Le vent m’a malmené ! Je suis si fatigué, j’ai tellement froid, tellement faim aussi ! » 

    « Mais avec plaisir mon joli ! Regarde, la place ne manque pas ! Mes branches s’étalent loin et ma cime monte presque jusqu’au ciel. De plus, je reste toujours vert ! Mais j’y pense, en bas, à la fourche de la grosse branche, tu trouveras un nid abandonné. C’est la mésange qui l’a construit au printemps pour y élever sa petite famille. Maintenant, ils sont tous partis et ils ne reviendront pas d’ici la fin de l’hiver. Va t’y installer, tu y auras chaud ! 

    « Je te remercie beaucoup, arbre grand ! »

                Le lendemain matin, quand le rouge-gorge ouvrit ses yeux en bouton de bottines, tout était blanc : les champs, les arbres et même le sapin ! Il avait neigé ! Il descendit à terre et s’aperçut que les branches de l’arbre avaient protégé le sol sur une surface ronde et plane. Il trouva là de quoi se rassasier : des baies, du blé noir que le vent avait porté, quelques vers qui avaient oublié de se mettre à l’abri. Il piqua tant et tant sur ce petit bout de terre que bientôt sa gorge ressembla à une agate rouge !


                Il leva la tête, vit tout en haut une branche sans neige inondée de soleil. D’un coup d’aile, il alla s’y percher et se mit à chanter à tue-tête. Un étourneau passa. Les étourneaux ne sont pas des plus dégourdis ! Celui-ci dit au rouge-gorge :


                « Serais-tu devenu fou à chanter de la sorte ? Nous ne sommes pas au printemps, mais à Noël ! Il neige, ne vois-tu pas ? Il fait froid ! Tu n’es qu’un sot petit oiseau ! »

    « Mais non, mais non, gros étourneau ! Si tu savais comme j’étais malheureux hier ! Aujourd’hui, j’ai dormi bien à l’abri, j’ai  mangé à ma faim, il fait soleil ! Je suis heureux d’être un petit oiseau et je chante Noël, Noël, Noël ! 


               
                On raconte que ce rouge-gorge  fut la première décoration du sapin de Noël ! Pensez à lui lorsque vous y accrocherez une petite boule rouge !
     



              Pensez aussi à lui offrir quelques graines, un peu de graisse pendant l’hiver car comme le dit François Coppée dans La mort des oiseaux : « Oh ! Comme les oiseaux doivent mourir l’hiver ! »
     

    Je vous souhaite à toutes et à tous un très joyeux Noël.

    J'ai bien sûr une pensée émue pour tous ceux qui sont dans la peine et en particulier pour Jill Bill

     


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  •  

     

     

    Il y a de cela très très longtemps, dans une ferme isolée perdue au fin fond du Sidobre, vivait un homme qui élevait des oies. Je suppose que vous ignorez tout de cette terre de solitudes qu’aucune route digne de ce nom n’osa traverser avant la fin du XVIII ème siècle. Etrange pays en vérité, qui court par ses vallées obscures et sauvages, ses puys tout arrondis, ses landes désertiques balayées  de vents fous, ses tourbières humides piquetées de bouleaux. Ça et là, quelques forêts de hêtres que l’automne enflamme, des sapinières aussi noires que la nuit et puis aussi des lacs, aux bleus sombres et profonds, des grottes, des gouffres, des sources, des cascades... Mais ce qui rend ce pays plus mystérieux encore, ce sont partout des blocs énormes de granit qui le parsèment de bout en bout, des blocs sortis tout droit de la marmite de l’enfer et qu’un petit poucet du diable aurait déposés là, dans un chaos informe et inquiétant. Il arrive parfois que par endroit, le granit affleure en dalles gigantesques, semblables à la peau d’un monstrueux dragon qui dormirait dans les entrailles de la terre.

     

     

    Les trois fromages

     

              On dit que cheminer alors lorsque tombait la nuit à travers ces figures dantesques, c’était risquer la mort d’un coup de sang subit ou bien rentrer tout trempé de sueur et gémissant de fièvre, avec des yeux égarés de folie et les jambes qui ne vous portaient plus ! C’est qu’on en colportait des histoires sur ces monstres de pierre ! Chacun avait la sienne à raconter le soir devant la cheminée. Il y avait l’histoire de la pierre branlante aux rondeurs singulières que les sorcières chevauchaient certaines nuits d’été pour s’accoupler avec le diable. Celle de ce rocher tremblant qu’il fallait remuer les soirs de pleine lune pour faire un pacte avec le drac ou bien lancer un sort à son voisin trop fortuné. Et puis aussi la pèira clavada sur laquelle on devait jeter une pièce si l’on voulait se marier dans l’année et puis, et puis…  Il y avait la pierre folle, celle qui roule, celle qui tourne, celle qui vire, celle qui danse… Elles avaient toutes un nom sorti tout droit de l’imagination des gens de ce pays : le roc d’Artus, la tête de lièvre, les trois fromages, le chapeau de curé, la tortue, les colosses, les trois bébés, la pochée du diable… Inutile de vous dire que les sorciers et les jeteurs de sorts y  étaient si nombreux qu’on les excommuniait chaque dimanche à la messe et que pour sanctifier ces terres païennes on donna à leur capitale le nom de Lacrouzette (petite croix en Occitan).

     

    La pèira clavada

     

              Mais revenons à nos oies et à leur propriétaire, un des sorciers les plus redoutés de la région. Il vivait seul dans cette immense bâtisse faite de blocs de granit entassés et recouverte de lauzes grises. Personne jamais n’était entré dans sa demeure pour la simple raison que dès que quelqu’un s’en approchait, les oies aussitôt se mettaient à claironner en faisant un raffut de tous les diables. Le sorcier alors sortait sur le perron et descendait les escaliers à la rencontre de son visiteur. On traitait toujours l’affaire sur une belle dalle plate, cerclée de mousses et de bruyères d’où jaillissait une source aux vertus mystérieuses.

              Les oies étaient serrées dans un enclos où elles menaient paisibles, leur vie de volatiles sans souci. Elles faisaient les belles en se haussant du col tout en tortillant joliment du croupion pour réclamer quelque friandise matinale, ou bien elles se lançaient dans une danse des plus élégantes, juchées sur la pointe extrême de leurs pattes en agitant leurs ailes. Parfois, notre sorcier qui aimait bien ses oies, louait les services d’une jeune bergère qui les menait au pré ou dans un champ de céréales qui venait d’être moissonné, ou bien au bord d’un lac où elles s’ébrouaient comme des folles ! Notre bergère avait comme il se doit un amoureux : un petit pâtre des environs qui venait très souvent la distraire en lui jouant de la cabrette !

              Un jour qu’elle gardait près d’un lac, une troupe d’oies sauvages s’abattit sans un bruit sur les eaux. Notre bergère, toute occupée par son berger ne les vit même pas ! Mais quel spectacle pour nos oies domestiques ! Sans faire le moindre bruit elles s’approchèrent de la berge pour admirer cette troupe exotique. C’étaient des oies des neiges aux plumes blanches bordées de gris. Il y avait aussi quelques jars aux yeux bleus bordés d’un trait de vermillon. Imaginez quel « tifo-tafo » cela fit dans le cœur de nos oies des bois !

             

     

              Lorsque l’heure fut venue de rentrer chez le sorcier, l’une d’entre elles, la plus jolie,  la plus hardie décida de braver l’interdit. Elle se cacha dans une touffe de genêts d’Espagne afin de rester un peu plus auprès d’un jeune jars couronné d’une huppe du plus bel effet. Durant toute la nuit, il lui fit mille grâces, lui offrit en riant de beaux bouquets de populages, lui fit des couronnes d’anémones et la fit jouer à la marelle sur le dos rond des rochers qui émaillaient le lac. Lorsque le coq chanta, notre petite oie se sauva et promis à son jars de revenir la nuit prochaine. Elle fit ainsi toute les nuits jusqu’à ce que…

              On approchait de la Saint Jean qui comme chacun sait, est une nuit magique pendant laquelle tout le monde des fées, des elfes mais aussi des démons, des sorcières s’en donne  à cœur joie. C’est aussi la nuit où le diable réunit ses sorciers pour partager sa cargaison de sorts. Ils arrivent tous là, sur leur balai de bouleau, communient en chœur d’une rondelle de rave et puis se donnent des nouvelles de chaque contrée en menant grand tapage. Notre sorcier bien sûr se rendit à la fête et rentra lorsque le coq chanta. Et que croyez-vous qu’il vit ? Notre jeune écervelée qui sautait prestement au-dessus de la barrière de l’enclos. Aussitôt, il fit venir la petite effrontée qui dut bien vite lui raconter son aventure. Comme elle était futée, elle lui dit pour adoucir son sort et pour l’amadouer qu’elle avait un œuf à couver près d’un rocher du lac et qu’il en sortirait bientôt un oison des plus extraordinaires.         

    - Soit, lui répondit le sorcier, je te donne la permission de couver ton œuf aussi longtemps qu’il le faudra mais dès que l’oison sera né, je veux le voir ici.  Et s’il est aussi beau que tu sembles le penser, je te pardonnerai peut-être.

    - Je vous promets de revenir dès qu’il sera né, répondit-elle heureuse.

              Elle se croyait bien maligne la pauvrette et cette histoire d’œuf, elle venait de l’inventer. Les jours passaient, notre petite oie folâtrait et le sorcier attendait avec impatience l’arrivée de son oison joli… Quand il comprit qu’elle lui avait menti et qu’elle passait son temps à batifoler avec son bellâtre, il entra dans une grande colère et une colère de sorcier, il vaut mieux l’éviter !

    - Ah ! Comme ça, tu me couvais l’œuf du siècle ! Et bien, je vais t’en donner un moi, qui va faire de toi l’oie la plus célèbre de toute la région ! Et, fais moi confiance, cet oeuf là,  tu n’es pas prête à l’abandonner de sitôt !

              Alors, d’un coup de baguette magique, il la pétrifia en une masse énorme et plaça tout près d’elle un œuf gigantesque qui tremble sur son socle au moindre souffle de vent. On dit que certaines nuits de printemps, on peut voir notre petite oie qui pleure encore son bel amour perdu.

     

     "Et cric et crac, mon conte es acabat"


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