• Mamie Marguerite 2ème partie

    Mamie Marguerite 2ème partie

     

    Dans son arrière magasin, elle se livrait aussi à une activité alors très prisée dans ce monde paysan économe et prévoyant : le sertissage des boîtes de conserves. Les clients qui pénétraient dans l’arrière boutique avec des mines de conspirateurs tenaient généralement à la main de grands paniers d’osiers garnis d’un amoncellement de torchons blancs. Tout en parlant de la pluie et du beau temps, ils sortaient tous ces linges avec d’infinies précautions, les posant un à un sur un comptoir de bois noir, puis, tels des prestidigitateurs, ils dénouaient prestement leurs extrémités et avec un regard fier et gourmand, ils exhibaient leurs trésors. À l’odeur, je devinais la plupart du temps le contenu des torchons : cèpes, girolles, foies gras aux truffes, pâtés de porc, de lapin, jambonneaux, haricots verts, confits de canard, civets de sanglier ou de lièvre, tomates farcies…. Après les  avoir longuement félicités sur la qualité de leurs produits, comparé les diverses recettes de terrines, ma grand-mère estimait le temps nécessaire pour arriver au bout de l’ouvrage et les laissait libre d’attendre ou d’aller faire d’autres courses. C’est alors que les choses sérieuses commençaient. Tout d’abord, il fallait remplir les boîtes (elle me confiait l’empilement serré des haricots verts), saler, poivrer, placer les couvercles. Quand toutes les boîtes étaient pleines, ma grand-mère se dirigeait vers sa sertisseuse en métal, un engin digne d’une sculpture de Tinguély. Elle s’assurait avec beaucoup de sérieux et de professionnalisme que tout fonctionnait bien : la pédale accrochée à une chaîne sous un tabouret de bois, ainsi que le mécanisme compliqué fait de roues, de poignées qu’il fallait actionner avec force, de petites plates-formes qui montaient et descendaient avec la boîte. Au besoin, elle ajoutait un peu de « trois en un » dans les rouages. 

    Quand tout était en ordre, elle posait une boîte sur la plate-forme du bas et insérait dans le couvercle une espèce de disque qui l’épousait tout entier. Alors, comme une sportive avant l’effort, elle inspirait bruyamment puis, avec une agilité et une rapidité stupéfiante, elle maniait pédale et poignées en même temps pour sceller le couvercle à la boîte. Les roues tournaient puis se bloquaient en claquant sèchement et alors seulement elle pouvait souffler. Elle essuyait la boîte, la rangeait,  en prenait une autre et elle recommençait. Je la regardais, fascinée par ce ballet étrange, ce corps à corps brutal, cet enchaînement de gestes précis, répétés de façon quasi obsessionnelle. Souvent elle y passait une bonne partie de la journée mais elle ne se plaignait jamais.  Au contraire ! J’avais même parfois l’impression que le fait d’accomplir ces tâches pénibles et difficiles lui procurait de la joie, une certaine fierté, comme une libération secrète, un acte de résistance.

    Le soir, il n’était pas rare qu’elle exhibe avec un petit clin d’œil complice une des boîtes que le client lui avait laissée en cadeau. Elle était alors payée de sa peine car son travail avait été reconnu au-delà de sa valeur marchande. Il y avait dans ce petit geste comme un lien d’amitié, de confiance dans son savoir-faire qui auréolait son travail de dignité et de noblesse.


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  • Commentaires

    1
    Dimanche 10 Juillet 2016 à 21:27

    Encore un texte que vient me chercher en dedans... J'adore la façon que tu as d'écrire. C'est tellement empli d'amour. Un grand merci pour ce retour en arrière que tu nous livres. Je te souhaite une belle soirée. A bientôt.

    2
    Dimanche 10 Juillet 2016 à 23:02
    erato:

    Tu as un don de narration qui  nous transporte  au coeur de ton récit .J'ai suivi Mamie Marguerite dans ses tâches avec beaucoup d'intérêt. 

    Douce soirée, bises Azalaïs

    3
    mpolly
    Lundi 11 Juillet 2016 à 01:52
    mpolly
    J'apprends avec toi ce travail qui m'était inconnu. Ta grand-mère avait comme les femmes d'antan beaucoup de patience, de vaillance et l'amour du travail bien fait.
    Bises.
    4
    Lundi 11 Juillet 2016 à 07:19

    Quel plaisir à te lire ! ton texte est prenant : il est bien écrit, plein de sensibilité et on y sent l'admiration et l'amour pour ta grand-mère. Merci pour ce petit bonheur matinal que tu m'as procuré. Belle semaine

    5
    Lundi 11 Juillet 2016 à 09:02
    Claudine/canelle

    Bonjour 

    Une Mamie qui savait bien faire les choses et qui y mettait tout son coeur et son courage 

    Merci pour ce beau partage , 

    Bises et bonne journée à toi

    6
    Lundi 11 Juillet 2016 à 09:39

    Je la vois faire tout en lisant tes mots et je ressens toute la ferveur qu'elle mettait en son labeur, ton admiration à la regarder faire, avec une pointe d'envie et beaucoup d'affection...

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    7
    Lundi 11 Juillet 2016 à 13:19

    Je découvre ce travail... et j'admire ta façon de le raconter.

    Encore quelque chose qui a disparu avec l'industrialisation...

    J'aime beaucoup ta dernière phrase... oui, je pense que le travail était reconnu, et que c'est sans doute pour cela qu'elle le faisait avec tant d'application et de joie.
     

    Merci une nouvelle fois pour ce partage, Azalaïs.

    Ce que tu as vécu alors est irremplaçable. Un vrai trésor que ces souvenirs.

    Passe une douce journée.

    8
    Mardi 12 Juillet 2016 à 15:13
    LADY MARIANNE

    quelle belle plume-!!
    je sens l'odeur des conserves !! je vois le sourire de ta grand-mère !!
    une excellente tranche de vie !!
    bisous et bonne continuation-

    9
    Mercredi 13 Juillet 2016 à 08:24

    Je la vois grâce à tes mots, mais je vois aussi la petite fille éperdue d'admiration devant cette mamie domptant la machine, c'était la reine de ton petit monde !
    à cette époque où l'on voyageait peu, je prend conscience des différences de développement régionaux, c'est vraiment un autre monde !
    Ma mère me raconte parfois la surprise des réfugiés de Corbie pendant la guerre devant leur " retard", cela se confirme !!
    merci de partager des souvenirs si touchants
    bises

    10
    Mercredi 13 Juillet 2016 à 09:15

    Ma grand-m ère voyageait elle est venue me voir en Tunisie lorsque je suis née, elle est aussi souvent venue en Allemagne où nous avons résidé quand mon père était militaire

    11
    Mardi 19 Juillet 2016 à 15:20

    Tes mots nous font remonter le temps

    tourner la roue,

    pas la "roue de la fortune" de pacotilles

    mais cette roue du travaille bien fait, de l'amitié et de la tendresse envers son prochain,

    Qualité qu'elle a bien su te transmettre car je te retrouve dans ce portait wink2

    Amitié AzalaÏs

     

    12
    Vendredi 19 Août 2016 à 13:14

    Le sertissage des boîtes de conserve, on aurait presque du plaisir à le faire tant les descriptions semblent fantastiques et même magiques. Alors que je suis sûre que Marguerite devait peiner pour en venir à bout : elle retenait sa respiration. 

    Vite la suite...

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