• Les voyageurs imprudents: 2 ème épisode

     

     
    Quinet
     

    Combien de temps restâmes-nous ainsi, incapable de bouger, emprisonnés dans cette carapace d’épouvante ? Je ne puis l’estimer pas plus que je ne puis dire de quelle façon cela cessa. Nous perçûmes tous en même temps que les monstres avaient perdu la bataille et que pour cette fois nous avions pu sauver notre âme. La berline avait repris une allure normale et les cahots étaient devenus imperceptibles, un peu comme si elle glissait sur une épaisse couche de neige. Sans dire un mot et sans nous concerter, nous commençâmes à ôter une à une les différentes couches qui enserraient nos têtes. Nous nous épluchions avec lenteur, découvrant nos cheveux hirsutes, nos regards effarés, paraissant ne pas nous reconnaître, surpris d’être tous encore en vie. Nous nous frottions les mains, palpions nos bras, agitions nos jambes, essuyions nos visages couverts de sécrétions diverses.

    Puis nous ouvrîmes les rideaux. La lune nous observait avec un air moqueur et devant nous le chemin filait droit entre des champs émaillés de flaques d’où filtraient des reflets métalliques. Le jour n’était pas loin et quelques lueurs roses dansaient sur les collines. Petit à petit nous reprîmes nos esprits quand une même pensée nous traversa soudain : le cocher !!! Avait-il pu défendre sa vie, l’avaient-elles épargné, pourquoi avait-il continué à nous conduire, était-il encore là ou bien les chevaux étaient-ils menés par ces créatures maléfiques vers un lieu seulement connu d’elles ? Il nous fallait en avoir le cœur net. Je me dévouai donc et penchai ma tête à la portière. Le cocher était toujours à sa place emmitouflé dans sa lourde capote de pluie. Au loin, j’aperçus quelques masures bien rangées sous des toitures de chaumes que perçaient quelques fumées bleuâtres.

    Bientôt la voiture s’arrêta et nous vîmes la trogne éprouvée mais hilare du cocher qui s’approchait de la fenêtre. Il nous invitait à descendre nous désignant de la main une masure sur le seuil de laquelle se tenait un homme tout encapuchonné de gris. Hésitants, nous sortîmes un à un, découvrant ce hameau insolite perdu au milieu de nulle part. Devant nos mines de voyageurs d’outre-tombe, le cocher nous rassura en nous disant qu’il avait été contraint de changer de route car elle avait été inondée par une rivière en crue. Devenue impraticable, il avait opté pour un itinéraire plus long mais protégé des eaux.

    -         Par chance, je connais la région comme ma poche et j’ai pris par les sapinières. Pour sûr, ça a dû vous remuer là dedans et comme le chemin est étroit, les branches des arbres ont un peu écorniflé la berline et les bagages. Mais c’était mieux que de rester prisonniers des eaux. Voilà mon cousin Polyte. Il va vous préparer quelque chose de chaud pour vous remettre d’aplomb. Par contre, il va falloir attendre un peu que les chevaux se reposent. J’ai dû forcer l’allure. J’voulions point rester trop longtemps dans les bois. Y z’ont pas bonne réputation et on sait jamais sur qui on peut tomber la nuit quand on s’écarte de la grand-route. Mais qu’est-ce que c’est que cette odeur ? On se croirait dans les égouts du diable !

    Je compris soudain en regardant mon voisin qui baissait la tête d’un air contrit que le malheureux s’était vidé de ses entrailles sous l’effet de la peur. Le cousin du cocher que je n’avais pas encore bien vu, éclata d’un rire énorme découvrant des gencives édentées. Dans ses yeux globuleux luisaient d’étranges lueurs. Je devinais alors que notre voyage au pays des ténèbres ne faisait que commencer mais impossible de retrouver dans mon cerveau fatigué ce que l’aubergiste nous avait raconté, ni de quelles façons les quelques voyageurs qui s’étaient aventurés dans ce pays maudit avaient échappé à ses maléfices. Du reste, avait-il parlé de ce hameau perdu au milieu de nulle part ? Et cet homme aux allures de moine tout droit sorti de l’enfer, l’avais-je déjà rencontré dans quelques récits ? Mon esprit était vide, totalement vide !

    Jusqu’à présent je m’étais toujours formidablement bien tiré de mes incursions aux limites de l’étrange et du paranormal. Ce n’était pas bien compliqué : la plupart du temps, ce n’étaient que des fariboles destinées à effrayer les simples d’esprit et j’avais eu beau traquer pendant des nuits et des nuits les gobelins, la chicheface, les loups-garous, la dame blanche, les chasses fantastiques, les feux-follets, le fantôme de Robert le Diable, je n’avais jamais rien vu ou si peu, quelques ombres tout au plus sorties tout droit de mon imagination enfiévrée par les récits de quelques vieillards reclus dans des villages isolés. Malgré tout, je ne partais jamais à l’aventure sans être armé de toutes sortes de grigris : saintes reliques, crucifix, médaille de la vierge de Pontmain, petits flacons emplis d’eau bénite, formulettes magiques, balles consacrées par un exorciste et surtout, surtout, une petite statuette de l’ Archange Saint Michel chèrement gagnée après une traversée des grèves au péril de ma vie. Je la portais depuis  autour de mon cou, accrochée à une chaînette en or.

    Mais ces excursions n’avaient au fond qu’un seul but : écrire chaque semaine une de ces nouvelles extraordinaires dont les lecteurs de la Gazette de la Manche étaient friands. J’étais l’Edgard Poe Normand et c’était pour alimenter mes chroniques que j’écumais ainsi les campagnes à la recherche de personnages fantastiques, de contes, de phénomènes inexpliqués, de légendes locales  que l’on se transmettait pendant les veillées dans les fermes et les chaumières. J’avais de grandes espérances. Après la Normandie, je pensais me rendre en Auvergne et en Bretagne pour continuer mon collectage, peut-être même en Transylvanie sur la route des vampires et puis, pourquoi ne pas conquérir les lecteurs parisiens !

    Mais là, je me trouvais devant une situation totalement inédite : impossible de faire référence à aucune histoire déjà écrite. J’étais devant une page blanche. Nous avions vaincu les harpies qui apparemment n’étaient que pur fantasme mais maintenant, je pressentais un danger contre lequel je ne pouvais lutter. Je tâtais prestement ma gorge afin d’y localiser la statuette de l’Archange mais rien ! J’avais dû la perdre dans la berline au moment où nous nous étions défaits de nos hardes. Comment pourrais-je vivre cette journée sans elle pour lutter contre ce que je devinais et qui se trouvait sans doute dans cette masure.

    Au sommet d’un pin, une chouette effraie nous narguait de son regard fixe. Soudain, elle feula, chuinta, lança un étrange cri rauque puis elle s’envola dans un grand battement d’ailes puissant et feutré.

     

    A suivre.....

    Il vous faudra attendre la prochaine consigne de La petite fabrique d'écriture au mois de février. J'espère que l'attente ne sera pas trop difficile !!!


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  • Commentaires

    1
    Lundi 13 Janvier 2014 à 13:25
    mpolly

    Ne me dis pas que c'est terminé, ma terreur commence, et sans son archange comment vont-ils s'en sortir.

    J'attends un à suivre, évidemment.

    Le journal normand ne pourrait se satisfaire d'une fin en queue de chouette.

    :)

    Sacrée ambiance!

     

     

    2
    Lundi 13 Janvier 2014 à 13:39

    tu as raison Polly, j'ai oublié le fameux "à suivre" mais comme la suite n'est pas encore écrite, je n'y avais pas pensé

    merci

    3
    Lundi 13 Janvier 2014 à 15:24

    J'entends la chouette… et j'attends la suite avec impatience.

    Très bonne soirée

    Bises

    4
    Lundi 13 Janvier 2014 à 19:59

    Ce qui est terrible, c'est que je ne peux pas avancer la publication de la consigne... ça va être dûr d'attendre la suite !


    En attendant, je te confirme que j'adore... même si j'ai très peur !

    5
    Lundi 13 Janvier 2014 à 22:26

    Après nous avoir emmené en diligence voilà qui tu nous mènes en bateau !!!! Il va donc encore falloir attendre les bons vouloir de l'Archange oublié... Tu es dure avec nous :-))

    6
    Lundi 13 Janvier 2014 à 22:49
    erato:

    Un récit bien mené , que va-t-il arriver? La peur des gens nous contamine!!!

    Vite la suite !!!!!!!!

    Douce soirée, bises Azalaïs

    7
    Mardi 14 Janvier 2014 à 08:41

    bonjour, mon Aza...
    merveilleux !
    un peu moins mouvementé peut-être  que l'épisode  précédent mais plus terrifiant encore...
    là on est devant l'inconnu !
    aurais-tu perdu, oublié une de tes saintes icônes ?
    quel talent pour raconter,
    créer une atmosphère !

    faut donc attendre...

    bonne journée
    à bientôt
    gros bisous d'amitié
    jean-marie

     

    8
    Mardi 14 Janvier 2014 à 17:13

     Encore attendre ! Est-ce une histoire sans fin? Nous mènes-tu en bateau?

    Perdre son archange dans une situation pareille, est-ce possible?

    9
    Mardi 14 Janvier 2014 à 18:59

    il fallait bien le perdre cet archange sinon, je n'aurais pas pu répondre à la consigne et encore moins trouver une suite à cette histoire, j'espère qu'il va m'aider à la trouver sinon je vais être très mal

    10
    Mardi 14 Janvier 2014 à 20:17

    A suivre assurément !... bises Aza

    11
    Mercredi 15 Janvier 2014 à 00:42

    une histoire à ne ps lire la nuit

    12
    Jeudi 16 Janvier 2014 à 09:42
    Santounette

    Vivement la suite alors, le décor est terrifiant...
    Tu sais créer une ambiance.
    En lisant la fin, je viens de réaliser que la chouette que j'ai inséré dans ma crèche a disparu...
    Bises

    13
    Vendredi 17 Janvier 2014 à 15:31

    Comme je le disais précédemment, j'en attends le mot ' fin' ..Bisous

    14
    Samedi 18 Janvier 2014 à 09:54

    Bonjour Azais,

    Merci d'être venue sur mon blog. Je découvre avec plaisir ton écriture. Je me suis laissée portée par cette histoire. Je me suis crue dans cette berline en folie. Libre à chacun d'imaginer la suite sans la statuette protectrice. Je m'abonne à ta new's pour ne rien manquer. Beau samedi

    15
    Samedi 18 Janvier 2014 à 23:36

    il va me falloir plusieurs jours pour lire ce texte !!!

    je fais des progrès mais cela me demande énormément de concentration

    besos

    tilk

    16
    Dimanche 19 Janvier 2014 à 09:05

    je sais, je me suis laissée embarquer dans une nouvelle mais c'est venu comme ça, je n'y peux rien

    17
    Dimanche 19 Janvier 2014 à 09:38

    ben dis donc , quel compagnon de voyage !
    il est des gens qui sèment la zizanie, lui sème la terreur .. et ce n'est visiblement pas fini !
    je compte sur la finesse de ces paysans pour l'assommer , le bâillonner et permettre une fin de voyage calme et agréable à ses compagnons ;-)

    ah oui l'archange ....... comme l'anneau de pouvoir, serait ce lui qui distille la terreur et aurait-il changé d'âne ???
    tu vois, ne te bile pas... c'est sympa aussi les histoires en point de suspension .. à chacun sa fin ! ;-)

    bises et belle journée à toi

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