• La part des anges



     Charles Courtney Curran (1861-1942)

     

    Elle a grandi en moi comme une fleur étrange, étrangère, sans bruit, occupant tout l’espace, me vidant de mes forces sans que j’y prenne garde. Mille fois j’ai voulu arracher ses racines profondes, mille fois j’ai voulu les mordre, les ronger, me détacher de ce fardeau que je n’ai pas choisi mais elle est toujours là, si faible, si vieille, si tragique. Qui est –elle vraiment ? Est-elle encore ma mère ou bien est-elle une autre ? Elle a cédé sur tout, soudain plus de défenses. Juste un grand corps informe, tête et jambes mêlées dans une longue plainte. Les hauts murs sont tombés. Sans doute faut-il capituler, se laisser transpercer par l’épée du pardon, balancer aux orties les anciennes rancunes, solder tous les vieux comptes, cautériser les plaies, renoncer à ces mots que l’on attendait tant, qui ne viendront jamais.

    Aucun secours, aucune main tendue, juste elle et moi. Et si je me détourne,  elle sera toujours là se tenant devant moi frémissante de peur, avec ses grands yeux noirs débordant de tendresse, des yeux comme des vagues qui seraient égarées sur l’océan des jours ! Un pauvre paysage, dévasté, solitaire dans ses lambeaux de nuit et ses trouées d’étoiles. Il tente bien de ravauder ses prés pour combler tous ses manques, mais ça fuit de partout. La vieillesse a détruit ses humeurs bohémiennes, effeuillé à jamais la mémoire des mots, ne restent que ses yeux qui me disent encore :

    - Tu te souviens comme j’étais joli avec les cheveux sombres de mes forêts profondes ? Et mes lacs de montagne que  j’assemblais sans fin pour en tisser mes robes et l’eau de mes torrents qui bruissait dans mes rires et la voix que j’avais pour chanter les moissons ? Tu te souviens dis,  des nuages assoiffés qui courtisaient parfois  le parfum de mes herbes et la douceur du vent qui m’emmenait danser ? S’il te plaît, ne m’abandonne pas ! Il est des jours où la folie me guette. Des idées tournent en rond comme des oiseaux noirs dans un ciel plein d’orage. Il vente dans ma tête, rafale sous ma peau, le temps est sans visage. Ne peux-tu remailler la trame des chemins pour que je puisse encore garder au cœur l’écume de mes joies et le sel de mes peines ?  

     

    Que répondre à sa quête ? Comment trouver du sens à ce naufrage programmé, ce vide tout à coup aussi grand qu’une mer ? Il suffirait d’un rien pour y noyer son âme. Comment trouver les mots pour éclairer l’angoisse de ses nuits ? Quels gestes, quels onguents pour adoucir la route, baliser l’errance de l’attente ? Où puiser le courage pour dénouer du ciel les sinistres présages, écarter les fantômes qui viennent à pas lents ? Je l’ai perdue je sais cette image première, celle que tous mes vœux ne cessaient d’espérer. Etait-ce pur fantasme cette flambée d’or pur qui vibrait au soleil ?

    Dehors, le temps s’écoule tranquille et calme comme une porcelaine. Je voudrais bien ne plus penser à elle, n’y plus penser non, ne plus me laisser envahir ni par le chagrin, ni par la rage de la voir se laisser aller, se laisser couler. Le chant de l’angélus tinte dans le jardin : deux sons légers puis trois plus sourds et tout à coup cette envolée joyeuse. Le ciel est suspendu aux wagons des nuages et l’hirondelle enfin a retrouvé son nid. Mes chats se font la course entre lavande et romarin mais mon regard ignore l’infini de ces petites choses qui faisaient mes grandes joies d’hier. Je les vois mais ne les ressens plus. Elles me traversent sans me toucher. C’est comme si quelqu’un avait coupé le fil qui me liait au monde, avait construit une muraille invisible entre la chaleur du dehors et le froid du dedans, suspendue entre deux mondes : celui des plus tout à fait vifs et celui des vibrants, vibrants du désir de vivre, de découvrir, de connaître, de reconnaître, de renouer avec la vraie lumière et le parfum des fleurs, la présence des arbres, la saveur des saisons.

    Quelle est la part de l’ombre, quelle est celle des anges ? À quoi bon tout ce ciel si c’est pour nous l’ôter. 

     

    Charles Courtney Curran

     

    Pour La petite Fabrique d'écriture

    et si Jean-Marie le permet pour Le tableau du samedi

    Peintre des nuages et de la douceur de vivre, les tableaux de Charles Courtney Curran sont pourtant plein de nostalgie. Ils ressemblent à de vieilles photos un peu passées dans lesquelles on cherche les traces d'un bonheur éphémère.

     

     

     


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  • Commentaires

    1
    Samedi 5 Avril 2014 à 10:21

    Toujours autant d'émotion à relire ce texte magnifique, que tu as écrit avec ton cœur.

    2
    Samedi 5 Avril 2014 à 10:40

    il y a longtemps qu'il était là Annick, j'ai juste réuni en un seul texte un tas de petits bouts qui traînaient ça et là mais je n'osais pas le publier par peur d'ennuyer encore mes lecteurs

    la consigne de la petite Fabrique a été l'occasion de le mettre en forme

    merci

    3
    Samedi 5 Avril 2014 à 11:50

    Tu aurais eu tort de ne pas oser le publier. Il est très émouvant ce texte comme je te l'ai écrit sur la petite fabrique. Belle journée.

    4
    Samedi 5 Avril 2014 à 11:53

    Que d'émotion dans ce texte qui montre si bien la fragilité des hommes, et des choses qui furent...

    Et les tableaux transparents, évanescents, accompagnant le texte, sont des pures émotions eux aussi.

    Merci pour toute cette beauté Azalaïs

    5
    Samedi 5 Avril 2014 à 12:26

    bonjour, Aza
    merci infiniment !
    non seulement je permets (je n'ai rien à permettre, chacun s'exprime comme il veut à propos des images choisies) mais je suis très  heureux de  ce magnifique cadeau que tu fais à la communauté !
    ton véritable Poème est bouleversant
    et ces tableaux accompagnent si bien tes mots !
    ils en sont inséparables
    dans leur beauté, leur grâce leur lumière et leur évocation d'un passé disparu
    merci de ce partage douloureux
    bonne journée à toi
    bon weekend
    bises

    6
    Samedi 5 Avril 2014 à 15:41

    On ne peut que te dire "merci"

    merci pour ce très beau texte très touchant

    et pour ces peintures de Courtney Curran qui font rêver

    7
    Samedi 5 Avril 2014 à 16:41

    J'ai lu et relu... et je suis toujours aussi émue.

    Je crois qu'il serait vain de te dire combien j'aime ce texte et les tableaux que tu as choisis.

    Je découvre ce peintre grâce à toi. J'aime énormément.

    Se laisser aller... je crois que pourtant il y a un moment où l'on oublie même de lutter pour continuer à avancer. Se plonger dans ce qui fut beau, ce qui reste des années passés, pour ne pas voir le présent qui se met à fuir trop vite pour qu'on puisse le suivre et qui devient par là-même inaccessible...

    J'ai peur de ce moment, même si je ne l'ai jamais vécu avec ceux que j'ai aimé, qu'ils sont partis trop vite pour que je les oublie...

    Merci de nous avoir offert ce récit si plein de poésie et si vrai.

    Je t'embrasse.

    passe une douce journée.

    8
    Samedi 5 Avril 2014 à 16:47
    Jackie F

    Un texte tellement riche !!! les mots me manquent pour te dire combien je suis émue et combien je te rejoins ..C'est si dur.

    Merci pour ce merveilleux partage.

    Très belle soirée

    9
    Samedi 5 Avril 2014 à 20:37

    Tu exprimes si bien, la violence de l'incapacité à changer les choses,

    la douleur de voir les rôles s'inverser alors qu'en nous, nous restons des enfants.

    bises et belle soirée à toi

    et pense à toi ! c'est le conseil que m'a donne un médecin !

     

    10
    Samedi 5 Avril 2014 à 23:12

    C'est vraiment très beau, Azalais, j'en suis toute émue. Ce texte lourd de sens est accompagné avec légèreté par ces peintures nostalgiques et intemporelles.

    Merci, je viens de passer un beau moment.

    11
    Dimanche 6 Avril 2014 à 10:24

    beaucoup d'émotions dans ce texte et de beaux tableaux

    12
    Dimanche 6 Avril 2014 à 11:00
    rouergat

    Bonjour Azalaïs


    Quel texte émouvant, merci pour les magnifiques toiles Charles Courteney Curran        

    13
    Lundi 7 Avril 2014 à 22:46

    Un texte poignant et joliment illustré merci à toi chère Aza, t'embrasse !

    14
    Mercredi 9 Avril 2014 à 09:32
    mpolly

    je viens de relire ton texte avec une grande émotion.

    Elle est dans un réel inaccessible à notre raison, mais les sentiments sont là, intacts, forts, intenses, et tes mots les traversent.

    Je t'embrasse.

    15
    Mercredi 9 Avril 2014 à 22:36
    erato:

    Un texte magnifique rempli d'émotion que tes mots transmettent profondément . Des instants difficiles que tu expriment si bien . Un état qui accapare et vide parce qu'inaccessible .Pense à toi en renouant avec la vie extérieure qui vibre et attend ton regard.

    J'aime beaucoup la douceur et la légèreté des peintures .

    Douce soirée, bises Azalais

    16
    Vendredi 11 Avril 2014 à 21:29

    comment pouvais tu imaginer que ce texte sublime aurait pu nous ennuyer...mais par pudeur peut être , c es mots sont si profonds et si intimes....merci d e nous les avoir livrés, offerts....du coup, ils sont tellement forts que je n'arrive pas à me fixer sur les tableaux...je reviendrai plus tard ne regarder QUE les peintures....si ces mots ne sont pas une fiction, je te souhaite beaucoup                 d e courage et de la distanciation, ce qui n'est ni s erésigner ni encore moins abandonner!

    17
    Vendredi 11 Avril 2014 à 22:47

    non non mamazerty ce n'est pas une fiction mais de plus en plus de mal à en parler, j'en ai trop parlé je crois lorsque la maladie de ma mère s'est déclarée, j'ai perdu beaucoup d'amies à cause de cela, maintenant je la vis au jour le jour: un jour bleu un autre noir et je suis beaucoup plus sereine ainsi, cela ne sert à rien de se battre contre des moulins à vent

    merci beaucoup

    18
    Samedi 12 Avril 2014 à 21:03

    J'avais bien senti que ces textes étaient assis sur du vécu. Ils sont d'autant plus émouvants.

    19
    Mercredi 16 Avril 2014 à 13:47

    Bonjour Azalaïs,

    Ce texte est si beau et si émouvant qu'il m'a touché au plus profond de mon propre être.

    Beaucoup plus maladroitement et à ma manière, j'ai tenté d'évoquer un vécu similaire dans un de mes tableaux de 2008, intitulé "Rêve englouti" une dame est plongé dans un sommeil/oubli, au premier plan: un vase ébréché et entre les deux un fond incandescent, symbole de vie et de mort.

    J'y ai ajouté quelques vers de Joachim Du Bellay comme si je m'adressais directement à cet autre qui était encore ma mère sans l'être plus tout à fait:

    Après avoir longtemps erré sur le rivage... 

     

    "Tu bois le long oubli de tes travaux passés,
    Sans plus penser en ceux que tu as délaissés...".

     

    Ce qui est rassurant, c’est que le  goût de vivre revient avec la sérénité qui s’installe peu à peu.

    Merci pour ce cadeau!

     

    20
    Lundi 21 Avril 2014 à 18:17

    Bonjour Azalaïs,

    Le tableau intitulé "Rêve englouti" se trouve à la rubrique "Portraits" de mon blog. Désolée, j'avais oublié de le préciser.

    Bonnes Pâques

    21
    Jeudi 29 Mai 2014 à 18:58

    Bonjour,

    Très émouvant, dans un style talentueux plein de poésie, j'aime beaucoup.

    Jean-Claude

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