• La lettre vagabonde

     

    Pour La petite fabrique d’écriture : Imaginez... vous venez de recevoir une lettre. Elle va changer toute votre vie. Racontez. 

     

    La lettre vagabonde

     

    « Mademoiselle,

    Chère mademoiselle,

    Ma chère demoiselle,

    Ma chère Odile,

    Ma très chère Odile,

    Mon Odile Chérie,

     

             Comment vous dire, te dire, te décrire, t’avouer ce que je, enfin, je ne sais plus, je ne sais pas, vous me, tu me connais si peu, à peine, pas du tout, mais depuis que je vous ai, que je t’ai vue, croisée sur ce chemin, je ne vis plus, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne pense qu’à vous, qu’à toi, mon aimée, mon amour, ma colombe, mon ange du matin…

     Il y avait du brouillard ce jour là et vous, et toi, et tu marchais les yeux baissés en prenant garde aux défauts du terrain. Vous m’avez, tu m’as bredouillé un rapide bonjour, un bonjour quelque peu effrayé, un peu gêné, peut-être même agacé. A une heure pareille, tu ne dois pas rencontrer grand monde sur ce chemin et moi, qu’est-ce que je faisais là ? Peu importe, ce qui compte c’est cette rencontre tellement fugitive, presqu’un rêve et que j’en ai gardé ce quelque chose d’intense qui a changé mon existence.

    Depuis, je me suis arrangé pour vous, pour te croiser ailleurs mais toi tu sembles vivre sur une autre planète, tu es tellement distante, tellement absente à tout ce qui t’entoure qu’aujourd’hui j’ose vous écrire en espérant que je ne vous, que je ne te choquerai pas trop. J’ai tellement hésité mais maintenant je ne peux plus attendre : je me jette à l’eau et tant pis si je me noie. J’espère que vous, que tu me pardonneras cette hardiesse, cet élan qui me fait bégayer des propos si confus, si étranges sans doute mais voilà : je serai jeudi à 7 heures 30 sous le grand marronnier place de l’église, à côté du monument aux morts.

    À jeudi mon aimée »

    Odile avait beau tourner, retourner la lettre dans tous les sens, elle n’y comprenait rien : pas de date, pas de signature, pas d’adresse. Visiblement la lettre avait beaucoup vécu. L’enveloppe était froissée, sale, usée dans les coins. Elle tenta sans succès de déchiffrer le tampon de la poste mais d’après le timbre, une Marianne de Cheffer à 30 centimes, Odile se dit que la lettre avait dû voyager pendant  à peu près quarante ans.

    Quant au contenu, elle hésitait entre le rire et les larmes. C’était à la fois surprenant, émouvant et terriblement triste. Ainsi, quelqu’un l’avait un jour remarquée, désirée, aimée peut-être et elle n’en n’avait rien su. Et lui, qu’était-il devenu ? Vivait-il toujours dans le village, le croisait-elle en allant acheter son pain, sur le chemin peut-être qu’elle continuait à emprunter chaque matin. Mais non, ce n’était pas possible, c’était une blague ! Pourtant, il y a quarante ans, elle était plutôt jolie, déjà pas très fréquentable mais jolie. Et maintenant ? Elle posa la lettre sur la cheminée et alla vers la glace de l’entrée : depuis combien de temps n’était-elle pas allée chez le coiffeur ? Depuis combien de temps portait-elle ce vieux survêtement informe ? Pourquoi faire un effort quand la vie se résume à si peu. Elle avait fermé tellement de portes avec son sale caractère et ses idées de révolutionnaire ! La révolution, ça va un temps mais ça isole. Mai 68 était passé, même Cohn Bendit avait baissé les bras,  et elle s’était retrouvée seule à radoter avec ses chats ! La plupart de ses amis étaient peu à peu rentrés dans le rang et avaient pris leurs distances. Quant aux autres, ils la prenaient pour une excentrique, une marginale peu sympathique et ne cherchaient même plus à la récupérer dans l’une ou l’autre des associations du village, ils s’étaient tous cassé les dents !

    Mais cette lettre l’asticotait ! Elle qui n’avait jamais voulu faire le grand saut en disant que le mariage c’était pour les autres, la voilà tout à coup qui frissonnait comme une feuille morte avant de quitter l’arbre ! Que faire ? Cette lettre l’intriguait plus qu’elle ne l’aurait voulu mais à 65 ans elle n’allait pas jouer les midinettes, c’était d’un ridicule ! Elle allait la jeter au feu mais quelque chose la retint. Elle enfila son vieux bonnet, son blouson fatigué et sortit pour acheter le pain. Zut, elle n’y pensait plus, c’était un jour de foire. Elle allait encore rencontrer quelques camarades de classe à qui il faudrait dire deux ou trois mots ! Ça l’ennuyait un peu mais tant pis, elle n’allait pas rebrousser chemin comme une voleuse ! Elle tomba sur Simone. D’ordinaire, elles se disaient juste bonjour, échangeaient quelques mots sur le temps et c’était tout. Mais aujourd’hui, Odile se sentait un peu différente, presque  enjouée. Elle se surprit à lui demander des nouvelles de sa famille, s’intéressa à sa nouvelle vie de retraitée. Simone avait toujours été une gentille fille et répondit sans se faire prier. Puis elle lui dit que cette année elle passait Noël avec  quelques copines de classe. « Tu as dû recevoir le prospectus toi aussi. Les cars Rossignol organisent un voyage en Provence, il reste quelques places si ça te dit ! »

    Quand elle monta dans le car Odile eut un moment d’hésitation. Par quel miracle se retrouvait-elle là ? Il y eut bien quelques regards curieux, quelques apartés dont manifestement elle était l’objet mais elle vit Simone qui lui faisait un signe et elle alla s’asseoir près d’elle. Le parcours fut agréable. Elle qui parlait si peu fut surprise de voir combien la conversation lui manquait et elle y prit même du plaisir.

    Au fond du car Arlette, la coquette  menait grand tapage. Elle n’avait pas changé et racontait comme toujours ses dernières conquêtes. Bien sûr  elle avait su s’adapter et Odile l’entendit qui disait : 

    -          Devinez un peu qui j’ai vu sur meetic la semaine dernière ! L’Alfonse ! Il a juste rasé sa moustache mais il est toujours aussi fringant ! Figurez-vous qu’il cherche une jeunesse de 30 ou 40 ans, il ne manque pas d’air !

    -          Et alors demanda Solange, tu lui as répondu ?

    -          Donne-lui donc rendez-vous sous le grand marronnier sur la place de l’église ! dit Cécile.

    -          Oh ! oui, ce serait d’un drôle s’exclama Lucette !

    -          Demande-lui qu’il t’écrive d’abord une petite bafouille pour voir si son style a évolué, pouffa Andrée !

    -          Quel Guignol celui là ! Dire qu’on s’est toutes laissées prendre : Mademoiselle, Chère mademoiselle, Ma chère demoiselle, Ma chère Martine, Ma très chère Martine, Ma Martine chérie ! déclamait Martine la main sur le cœur.

    -          Mais de quoi parlent-elles ? demanda Odile  qui sentit tout à coup un brasier s’allumer dans sa poitrine.

    -          Tu n’es pas au courant ? Tu te souviens bien d’Alfonse, le fils du boulanger !

    -          Vaguement et alors ?

    -          Figure-toi que ce joli cœur avait trouvé une combine pour draguer les filles qui lui plaisaient. Il leur écrivait à toutes à peu près la même lettre,  seulement comme il n’était pas très malin, il leur fixait le même lieu de rendez-vous à toutes devant le monument aux morts, à la même heure mais un jour différent. Moi c’était le mardi, Arlette le dimanche, Lucette le lundi, Martine le mercredi, Andrée le vendredi et Cécile le samedi… On n’a jamais pu identifier l’inconnue du jeudi. Une maligne sans doute qui n’est jamais venue !

    -          …… C’était moi !

    -          …….Toi ? Et tu y es allée ?

    -          Non, je n’ai jamais reçu la lettre, enfin je l’ai reçue cette semaine avec 40 ans de retard !

    Le repas du soir dans une auberge des Baux fut particulièrement joyeux ! Odile se retrouva tout à coup  au centre de toutes les attentions et on décida de créer sur le champ Le clan des  7 Alfonsine dont le projet le plus urgent était de jouer un tour à l’Alfonse en se pointant toutes ensemble au rendez-vous fixé par Arlette.

     


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  • Commentaires

    1
    Dimanche 10 Novembre 2013 à 09:16

    comment écrire .. un tourbillon de sentiments
    ton texte me balade de nostalgie bienveillante à espérance .. vers une réalité souvent cruelle
    Même la photo nous promène chez Maupassant
    Allez les filles , ne soyez pas trop méchantes ... Alfonse ! dites lui : merci !!
    bises et bon dimanche

    2
    mpolly
    Dimanche 10 Novembre 2013 à 11:38
    mpolly

    Le clan des 7 Alphonsines, ma foi, c'est plutôt de la joie en promesse.

    :)

     

    3
    Dimanche 10 Novembre 2013 à 12:12

    et bien un sacré dragueur ce gars et quelle patience pour recevoir une lettre mais rien ne se perd tout de même avec la poste

    4
    Dimanche 10 Novembre 2013 à 12:22

    J'ai adoré la lettre... et ai été toute surprise par la suite donnée.

    J'avoue que je ne m'y attendais pas, mais que j'aurais aimé recevoir une telle invitation. :)

    Aurais-je alors fait parti de ce clan à venir ? Je ne sais pas, mais j'en aime l'idée.

    Merci pour ce très beau texte, Azalaïs.

    Passe une douce journée. Je t'embrasse.

    5
    Dimanche 10 Novembre 2013 à 12:37

    bonjour, mon Aza
    je t'ai dit tout le bien que je pensais de ton récit
    sur Azacamopol
    et bien sûr, il me plaît toujours autant
    surtout avec cette illustration
    qui pour moi évoque les brumes de ce passé perdu...
    bon dimanche
    gros bisous d'amitié
    jean-marie

    6
    Dimanche 10 Novembre 2013 à 14:27

    J'ai aimé te lire...ton texte est si riche.. 

    Rien ne se perd ...

    Belle soirée Azalaïs

    7
    Dimanche 10 Novembre 2013 à 14:41

    Ah ben ça alors, je ne m'attendais pas à ce que l'histoire prenne cette tournure! Original et amusant...

    8
    Dimanche 10 Novembre 2013 à 17:16

    voilà une joyeuse histoire !Elle me plaît! Merci Aza.

    9
    Dimanche 10 Novembre 2013 à 22:43
    erato:

    Une nouvelle superbe ! Tes mots nous entrainent rondement dans les pensées , l'action, la vie d'Odile. Une histoire fraîche et coquine qui me plait beaucoup. Ce clan des 7 Alfonsine va être extraordinaire .C'est bien , Odile a retrouvé la joie de vivre avec des copines.

    Belle soirée, bises Azalaïs

    10
    Lundi 11 Novembre 2013 à 00:03

    J'adore!!! C'est drôle et tendre, tellement agréable à lire! bravissimo!!!

    11
    Lundi 11 Novembre 2013 à 11:10

    Merci à toutes et à tous vraiment, vous me confortez dans l'idée que je ne dois pas abandonner l'écriture

    Au début j'ai voulu écrire l'histoire touchante d'un homme qui ne sait pas trop comment tourner ses mots, qui a un tas de choses à dire mais qui ne sait pas comment s'y prendre, du coup, il bégaille un peu. J'aurais sans doute aimé recevoir une telle lettre mais je n'ai pas voulu tomber dans le pathos alors j'ai fait dévier tout ça. J'imagine en effet que toutes les sept ont dû avoir chaud au coeur en ouvrant l'enveloppe peut-être même ont-elles quelques regrets d'avoir découvert un coureur de jupons derrière ce qu'elles avaient pris pour un homme touchant. Que lui réservent-elles? Mystère!

    Merci encore et bon lundi

    12
    gazou2
    Mardi 12 Novembre 2013 à 08:24

    Tu pourrais peut-être nous écrire une suite...que lui réservent-elles? Je voudrais bien le savoir

    13
    Mardi 12 Novembre 2013 à 09:34

    Elle a très positivement changé sa vie à elle, lui va probablement joliment se faire piéger....

    14
    Mercredi 13 Novembre 2013 à 22:44
    Santounette

    Une charmante petite histoire riche en rebondissements.
    Alors finalement quel tour vont-elles lui jouer?
    Bonne soirée

    15
    Jeudi 14 Novembre 2013 à 18:12

    Des lignes bien menées une fois encore chère Aza, bravo à toi et merci pour cette agréable lecture.Te bise !

    16
    Jeudi 14 Novembre 2013 à 21:48

    J'admire ton style Aza , et tu sais aussi combien j'envie tes récits . Bises à toi

    17
    Vendredi 15 Novembre 2013 à 21:29

    Bonsoir AzalaÏs. C'est terrible, je ne reçois jamais les annonces de parution de tes articles. Ne voyant rien venir, je croyais d'ailleurs que tu étais en longue pause... Heureusement que je suis curieuse... Il est temps ... !

    Je viens donc de lire cette jolie nouvelle qui aura -je l'espère- une suite...

    Je me suis de nouveau inscrite à tes pages en espérant que cela fonctionnera cette fois. Je n'ai même pas lu la suite des "Devoirs de vacances"... J'ai vraiment du retard.

    Bises à toi et à bientôt

    18
    Samedi 16 Novembre 2013 à 08:42

    je ne sais vraiment pas pourquoi tu ne reçois rien Oxy, j'ai l'impression que certains reçoivent la newletter et d'autres pas

    bises et bonne journée

    19
    Mardi 19 Novembre 2013 à 08:37

    Je reçois tes news, Aza.

    Mais c'est vrai qu'il y a parfois des problèmes, pas seulement pour les news d'OB. :)

    Bisous et douce journée.

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