• L'expo

    Dernier texte pour clore l'atelier d'écriture. Après avoir écrit sur quatre "tableaux" (voir les quatre textes précédents) L'animatrice nous demande de nous improviser commissaire d'expo, de se choisir un lieu et d'inclure nos œuvres dans une expo en trouvant un lien entre elles.

    L’expo à Sarcelle

     

    C’était ma toute première expo et mon tout premier chèque. Lorsque Diégo m’avait dit qu’il était dans la panade et que son commissaire d’expo lui avait fait faux bond, j’avais saisi ma chance et m’étais proposé sans réfléchir. L’occasion était trop belle ! Diégo m’avait juste donné un lieu : la gare de Sarcelle et un thème : "L ’Ailleurs". Il m’avait confié que le lieu était sympa avec une forte concentration d’émigrés venus d’Afrique du Nord et  de Turquie avec des kebabs à tous les coins de rue.

    «  Pour les œuvres à exposer, je te donne carte blanche. Tu fouilles et tu fais à ton idée. Tiens, si ça peux t’aider, je te file une liste de noms et d’adresses, tu en connais peut-être certains. Mais attention, tu restes dans le flou, rien d’agressif et surtout pas d’images choquantes. C’est juste une expérience tu comprends. On fait profil bas, on s’intègre en douceur. Je ne veux pas d’embrouilles avec les locaux. Ils sont gentils mais susceptibles ! »

    Et c’est avec ces quelques consignes en tête que j’avais dû m’organiser. J’avais donc commencé par tâter le terrain en allant au kebab qui se trouvait en face de la gare. Le patron était Kurde et s’appelait Ajar. Il avait une carrure de rugbyman et ses bras arboraient de multiples tatouages dont  un Christ pantocrator qui me fit penser qu’il était de religion chaldéenne. Ajar était sympathique et plutôt bavard. Il  me confia que du fait de sa religion, l’intégration avait été facile mais qu’il souffrait encore malgré tout de la façon dont les élus locaux considéraient leur communauté.  Pour eux, tout ce qui venait d’ailleurs était considéré comme suspect, sale et malsain.  Tu vois bien, il n’y a pas un seul blanc dans mon kebab, comme si ma cuisine allait les empoisonner ! Pourtant, tu peux aller y faire un tour dans ma cuisine, elle est nickel et sans doute plus propre que la leur ! Et puis, tu as vu les rues, les trottoirs. C’est sale c’est vrai mais où sont les poubelles ? Les conteneurs sont éloignés d’au moins 800 mètres les uns des autres alors, les gens balancent leurs sacs sur les trottoirs et ça reste là pendant des jours ! »

             Cette phrase « Mais où sont les poubelles ? » m’occupa toute la nuit. Il fallait que je construise cette expo sur le thème de l’Ailleurs vu par les autres. Oui, c’est ça. Au centre du hall de gare, il demanderait à Johny Poubelle de lui arranger quelques installations très significatives pour interpeller ces élus locaux et rendre service à Ajar. Il se ferait un plaisir de créer le désordre et le questionnement. Peut-être même irait-il jusqu’à animer les trottoirs sous forme de clins d’œil. Et puis aussi il pourrait accrocher une toile de Patrick Meunier, celle avec des post-its partout qui dirait comment de plus en plus les gens se mettent des œillères pour ne pas voir ce qui les dérange, peut-être aussi pour signifier comment on veut guider notre pensée, notre regard, nous mettre en tête d’autres valeurs, nous obliger à adhérer à un objectif politique qui n’est pas le nôtre.

    Et pourquoi pas un tableau avec des lignes? On était bien dans une gare? Oui des lignes pour nous emmener vers un ailleurs où l’on peut voir avec ses yeux, sentir avec son âme, penser avec ses mots, des lignes de mots en ribambelles qui danseraient, feraient la ronde, mots perdus, retrouvés, des mots qui se défont, se déguisent, se dérobent et qui, même si on ne les comprend pas toujours, nous interpellent parce qu’ils sont la trace de notre humanité.

    C’est alors que je découvris dans la documentation de Diégo un article sur cet artiste qui vivait dans les arbres et que j’étais allé visiter un jour, celui qui, avec sa drôle de machine, captait les ondes vagabondes. Il faudrait le convaincre, mais s’il acceptait de venir dans la gare de Sarcelle, il en capterait un paquet d’ondes vagabondes. J’étais sûr que ça lui plairait à Ajar cette histoire d’ondes vagabondes, des ondes venues d’ailleurs, de l’au-delà des mers, peut-être de son pays où il avait laissé une partie des siens.

    Quand j’allais lui parler de mon projet pour voir ce qu’il en pensait, il eut un grand sourire et il alla dans son arrière boutique d’où il ressortit avec un tableau de son père, le seul qu’il avait pu emporter avec lui. « Mon père n’était qu’un amateur mais il savait croquer les gens et dire leur misère ». Il représentait un homme en pyjama, le dos voûté, appuyé à l’évier de sa cuisine, une cuisine blanche et entièrement vide. 

    « Tu vois dit-il, mon père a voulu montrer comment ça s’est passé quand nous avons dû fuir le génocide. Nous sommes partis en pleine nuit avec juste quelques biens, le strict minimum pour survivre en chemin. Et puis nos familles ont été dispersées, beaucoup sont morts et moi je suis là. Je n’ai plus aucune nouvelle d’eux mais si tu veux, je te prête le tableau pour ton expo. Tu leur expliqueras, moi je ne peux plus, c’est trop dur. »

    L’expo fut un succès. Depuis, la gare de Sarcelles est devenue un lieu très recherché pour un grand nombre d’artistes. Du coup les élus se sont un peu bougés et des conteneurs flambants neufs ont été ajoutés sur les trottoirs. Grâce aux amis influents de Diégo, Ajar a pu avoir des nouvelles d’une partie de sa famille. Ils vivent dans un camp de réfugiés en Irak où son père continue à dessiner pour oublier l’horreur de sa condition. Un reporter lui a rapporté quelques clichés qui vont être publiés et sans doute exposés dans une galerie.

     


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 9 Juillet 2015 à 09:44

    "un ailleurs où l’on peut voir avec ses yeux, sentir avec son âme, penser avec ses mots, des lignes de mots en ribambelles qui danseraient, feraient la ronde, mots perdus, retrouvés, des mots qui se défont, se déguisent, se dérobent et qui, même si on ne les comprend pas toujours, nous interpellent parce qu’ils sont la trace de notre humanité."

    Ta plume nous enchante, je lis, j'écoute, je m’imprègne et te remercie. 

    2
    Jeudi 9 Juillet 2015 à 10:30

    Tu fais un magnifique commissaire d'expo... :)

    Relier tous ces tableaux n'était pas si facile, je crois.

    Bravo, Azalaïs.

     

    Et puis, juste un clin d’œil du matin : mon amie Cricri a lu notre livre (elle est à l'hôpital nuit et jour en ce moment pour y veiller son mari qui est en phase terminale... dur pour elle. Ils fêteront dans quelques jours, s'ils le peuvent, leurs noces d'or. Ce livre reçu lui a fait très plaisir. Elle a adoré, et même si elle n'a pas eu le temps de me parler de tous les textes, elle m'a dit grand bien des tiens. Elle a été très émue par ta minette et ses petits, ton écriture est un ravissement (mots de Cricri).

    Bisous et douce journée.

    3
    Jeudi 9 Juillet 2015 à 10:36

    merci Annick et Quichottine, ce que vous dites me fait drôlement plaisir

    4
    Jeudi 9 Juillet 2015 à 13:31
    LADY mARIANNE

    une très belle participation pour clôre la saison à ton atelier !!
    on s'y croirait, on entre dans l'atmosphère, on suit tes pensées de pro !!
    tu en connais un rayon en tout cas !!
    bonne fin de semaine- bise s!

    5
    Jeudi 9 Juillet 2015 à 23:19
    erato:

    Tu es un vrai commissaire d'expo ! Le récit est vivant , expressif , il capte et partage l'atmosphère des lieux , une vraie peinture !

    Quelle générosité dans ton regard , comme cela fait du bien . Une expo réussie qui a engendré du bonheur à tous et chacun comme à moi qui te lis .

    Douce soirée, bises Azalaïs

    6
    mpolly
    Vendredi 10 Juillet 2015 à 08:48
    mpolly
    Magnifique chemin que tu nous fais vivre vers cette exposition.
    On suit pas à pas ton regard entre les rails d'un ailleurs et les traces de ces exilés de l'ailleurs.
    Générosité de tes mots pour eux.
    Ce texte me touche énormément.

    Bises
    7
    Vendredi 10 Juillet 2015 à 09:24

    merci Polly, je pense que le précédent t'aurait sans doute plu aussi

     

    8
    Vendredi 10 Juillet 2015 à 09:30

    je lis et relis .. époustouflant !!! cool
    bises et belle journée à toi

    9
    gazou
    Vendredi 10 Juillet 2015 à 14:39

    On dirait que tu as été commissaire d'expo toute ta vie...et l'on te suit avec beaucoup de plaisir dans ta recherche...C'est magnifique...Si toutes les expo pouvaient avoir autant de conséquences heureuses que la tienne...Merci beaucoup Azalaïs...Tu redonnes courage

    10
    Mardi 21 Juillet 2015 à 21:42

    Scotchée par ton article comme d'habitude ! Une merveille ! C'est ta belle âme qu'on suit pas à pas dans ton récit et voilà pourquoi il captive et émeut !

    Merci et bisous, ainsi qu'à Ajar qu'il me plairait bien de connaître

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