• L'atelier de l'artiste: texte 2

    Je tiens à préciser une nouvelle fois pour ceux qui auraient mal lu mes explications précédentes que les 5 textes liés à mon atelier d’écriture de samedi ne sont pas inspirés par des photographies mais par des œuvres contemporaines que je n’ai hélas pas eu le droit de photographier pour vous les montrer.

    Je vais donc essayer (désolée pour les gens pressés) de vous décrire cette deuxième œuvre. Imaginez une grande bâche blanche sur laquelle l’artiste (Patrick Meunier) a esquissé une forme que l’on peut supposer être un visage ou une tête de mort. À l’intérieur, il a donné des milliers de petits coups de feutre bleus, rouges , noirs, qu’il a recouverts par endroit de petits morceaux de papier de soie blancs, un peu comme des post-its, puis il a recouvert le tout d’un badigeon blanchâtre. Lorsque j'ai écrit le texte, j'ignorais le nom de l'auteur si bien que j'ai dit "elle" sans savoir que c'était un homme.

     

    L’atelier de l’artiste : texte 2 

     

    En pénétrant dans l’atelier de M, je ne pus m’empêcher de me demander où elle cachait son œuvre. C’était comme si elle tentait par mille et un artifices de vouloir nous prouver sa non existence, comme si elle voulait dire son refus de s’intégrer au monde, comme si elle cherchait en permanence à colmater des brèches, des failles, des vides, des manques, des absences, fuyant le vrai, masquant le faux, gommant jour après jour la moindre tentative d’affirmation de soi. Construire et déconstruire mais laisser malgré tout une trace même infime juste avant la mort annoncée.

    Ni de l’art éphémère, ni du land art, non, c’était autre chose. Et pour celui qui regardait  c’était très déstabilisant car on avait toujours envie de gratter la couche visible pour savoir ce qu’il y avait en dessous, de soulever un à un tous les post-its en espérant trouver le repentir qui expliquerait l’œuvre, de prendre une éponge pour enlever ce blanc sale qui les recouvrait toutes, de colorier tous ces tracés, d’ajouter de la lumière, du fluo, du bling bling, du bigarré, de l’exotique, du jaspé, du chiné, du diapré, du tigré, du moucheté, du truité, du moiré, du mordoré …

    Et elle, quand je l’ai vue quasiment immobile devant sa toile, toute vêtue de tulle blanc avec ce drôle de chapeau à voilette qui lui masquait le visage, j’ai eu envie de la secouer un peu pour voir s’envoler toute la brume dont elle s’entourait, de la désemballer de ce cocon de fils blancs pour voir enfin le papillon, de tirer sur la chevillette pour voir si la bobinette cherra.

    Peut-être fallait-il la chatouiller pour la faire sourire, la pincer pour la faire pleurer, lui faire avaler des pilules arc-en ciel ? Peut-être fallait-il lui raboter l’âme pour que la source affleure ? Mais non, malgré toutes mes tentatives, elle ne voulut me montrer que le masque qu’elle offrait en permanence à tous ceux qui osaient l’approcher, un masque sans vie, terne, inerte, tout comme ces compositions qu’elle s’obstinait à dessiner sans cesse sur ses grandes bâches blanches et qu’elle nommait invariablement « Masque 1, masque 2, masque 3, masque 4….. »

    Ce n’est que très longtemps plus tard que j’ai compris le message qu’elle essayait sans doute de nous transmette. Alors que j’avais eu une furieuse envie de la sortir de sa torpeur peut-être était-ce elle qui voulait me sortir de la mienne, m’ouvrir les yeux, me donner des ailes, me sortir de ma cage, me dire : « Ose, mais ose donc ! N’en as-tu pas assez de tous ces désirs contenus sur lesquels on a mis un énorme étouffoir. À trop tourner en rond dans ton bocal, tu vas tuer ta faim de vivre, la flamme qui ne demande qu’à embraser ton cœur, cette petite folie qui pourrait te rendre tellement plus joyeuse ! Tu as passé ta vie à te mettre des bâtons dans les roues, à te construire des obstacles. Ne penses-tu pas qu’il serait grand temps de faire ce qui te plaît même si ça ne plaît pas aux autres ? Ose, mais ose donc ! Je sais ce que tu as pensé de moi, je sais que tu m'as prise pour un fantôme mais si le fantôme c'était toi?»

     


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  • Commentaires

    1
    Lundi 15 Juin 2015 à 20:22

    Peu importe quelle a été la source d'inspiration si c'est un tableau qu'on ne peut voir (et c'est bien mieux qu'on ne le voit pas), le principal est le texte que tu écris qui permet au lecteur d'imaginer ce qu'il veut et celui ci m'a beaucoup plu.

    2
    Lundi 15 Juin 2015 à 21:13

    moi je trouvais ça amusant de voir ce que ces trois fois rien nous avaient inspiré

    3
    Lundi 15 Juin 2015 à 21:42

    Un trois fois rien, comme tu l'écris, qui apparemment t'a parlé beaucoup et c'est effectivement très intéressant de découvrir tout ce qui peut jaillir de nous-même face à l'œuvre d'un autre... C'est toujours ce que j'aime dans les ateliers d'écriture...

    As-tu été découvrir l'herbier-poésie d'Adamante ? je trouve sa proposition intéressante et j'aime y participer.

    4
    Lundi 15 Juin 2015 à 22:56
    erato:

    C'est étonnant de voir ce que l'on peut découvrir dans une oeuvre apparemment  " muette " à nos yeux , si l' on veut bien analyser les signes qui s'offrent à nous. Tu en as fait une belle leçon de sagesse et de prise de conscience de soi .

    Je pense que tu as lu les autres textes des autres personnes, cela doit être intéressant de voir les différentes visions de l'oeuvre.

    Douce soirée, bises Azalaïs

    5
    Mardi 16 Juin 2015 à 07:34

    Merci Annick, oui ,je suis allée voir chez Adamante mais je crois que c'est dans l'urgence où l'inspiration subite que j'écris le mieux, sinon j'attends et puis j'oublie

    oui erato, tous les participants lisent leurs textes mais j'ai un peu oublié, je me souviens surtout d'une qui y avait vu une grosse tête poilue

    6
    Mardi 16 Juin 2015 à 08:37
    Claudine/canelle

    Bonjour azalaïs 

    Une inspiration spontanée ..surement la meilleure non ?

    Merci pour partage 

    Bises

    7
    Mardi 16 Juin 2015 à 13:44

    Cucou Aza

    Un beau texte bien écrit... C'est très agréable à lire !

    Bises

    Béa kimcat

    8
    Mercredi 17 Juin 2015 à 13:03

    finalement une forte symbolique qui dans sa simplicité t'a emmenée bien loin ...
    j'ai l'impression que l'on verse beaucoup de soi même dans la contemplation de ses oeuvres
    bises
    et les autres participants , peut-on lire leurs textes quelque part ?

    9
    Mercredi 17 Juin 2015 à 13:12

    Merci Martine, c'est vrai que j'ai laissé paraître en fin de texte des émotions qui en ce moment me turlupinent un peu

    on peut lire les textes des autres participants seulement si on envoie ses textes au Centre d'Art, je crois qu'ils les mettent sur facebook, parfois ils en font un livret ou bien si on les met sur le site Yaksa

    http://www.yaksa.fr/ecriture-et-creation-artistique/

    mais peu de gens envoient leurs textes et personnellement je n'ai jamais publié sur le site de Yaksa, c'est trop complexe pour moi, et le niveau des participants toulousains bien trop élevé pour que j'ose les côtoyer.

    10
    Mercredi 17 Juin 2015 à 15:44

    Coucou Azalaïs

    Waouuh !

    Moi,

    C'est ton niveau d'écriture fort élevé ... et la façon particulièrement fluide de retranscrire tes impressions, tes émotions...  qui m'impressionnent !

    Vraiment !

    Si, en plus, c'est tout simplement un texte écrit "dans l'urgence".... Aza, tu peux côtoyer fièrement les participants toulousains, je t'assure !

    Merveilleux article !

    Bises rêveuses

    chanson de Charles Aznavour dans la tête : "j'me voyais déjà" ! comme un flash ...

    Moi "j't'y vois" !

    11
    Mercredi 17 Juin 2015 à 15:55

    Je ne sais ce que j'aurais écrit moi-même mais j'aime beaucoup ce que ce tableau t'a inspiré et ta conclusion.

    Ne te dévalorise pas, Aza, tu as un réel talent d'écriture.

    Ce texte va bien plus loin que de simples mots écrits "dans l'urgence" de l'atelier.

    Toute une philosophie...

    Merci !

    12
    Mercredi 17 Juin 2015 à 19:58

    merci Quichottine

    Pour être tout à fait honnête Luciole, je retravaille mes textes à la maison, 15 minutes c'est trop court pour tout mettre en place.

    13
    mpolly
    Jeudi 18 Juin 2015 à 07:32
    mpolly
    Il remue ce texte. Il met la tête à l'endroit. Secouer les masques de l'Autre, c'est faire tomber le sien aussi comme tu l'as si bien compris. L'oeuvre est miroir quand elle bouleverse nos certitudes.
    14
    Jeudi 18 Juin 2015 à 15:42

    Bien traduit ce lien entre l'artiste et le spectateur qui crée aussi face à la toile!

    15
    Vendredi 19 Juin 2015 à 18:06

    C'est avec grand plaisir que j'ai relu ton texte que je trouve fort bien écrit et qui nous amène à réfléchir. comme dit Polly,secouer les masques de l'autre c'est aussi faire tomber le sien...Merci Aza !

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