• L'atelier d l'artiste 4

    C'est le dernier texte sur l'atelier de l'artiste. Je n'ai toujours pas d'image à vous montrer. Le tableau sur lequel j'ai écrit, représentait un homme devant des conteneurs verts avec au pied des sacs poubelles.

     

    Johny poubelle

     

    Il s’appelait Giovanni Piétri mais il était surtout connu sous le pseudo de Johny Poubelle. Pénétrer dans son atelier, c’était comme entrer dans le ventre du sixième continent, cette zone gigantesque constituée de déchets flottants grande comme six fois la France, qui dérive lentement vers nos côtes, détruisant tout sur son passage, la flore mais aussi la faune, les oiseaux, les poissons, les tortues et qui un jour nous avalera tous. Des déchets non recyclés, jetés en vrac, s'amoncelaient sous une espèce de hangar illicite, construit à la va vite avec des matériaux divers qu’il allait récupérer pour la plupart dans ces énormes décharges à ciel ouvert qui surgissent comme des collines monstrueuses près de certains villages de Seine et Marne. « Quand Paris chie, disait-il avec son accent délicieux, il faut bien enfouir sa merde quelque part ! Mais là, tu vois, ça déborde un peu ! »

    Giovanni faisait partie de ce mouvement artistique italien appelé Arte Povera, mouvement qui consiste à défier l’art traditionnel et plus largement la société de consommation. Au début de ma visite, je n’ai pas vraiment compris ce qu’il faisait de cet empilement de décombres, de ce fatras hétéroclite, de ce ramassis d’ordures. Il n’y avait là  semblait-il, aucune tentative d’harmoniser quoi que ce soit, couleurs, textures, matières… Il y avait juste cet amoncellement qui m’obligeait inconsciemment à vouloir ranger, trier, organiser, à tenter de reconnaître tel ou tel objet qui dépassait de ce capharnaüm dont l’exubérance me submergeait. Et puis il y avait l’odeur qui vous sautait à la gorge et vous donnait l’envie de décamper au plus vite et aussi le tournoiement incessant de mouettes et de corbeaux querelleurs qui voulaient participer à l’orgie de notre défécation quotidienne.

    Je me considérais pourtant comme un privilégié car il vivait en marge  d’un monde qu’il considérait en voie de décomposition. Il était pour la décroissance et vivait dans des squats avec des gens qui se nourrissaient le plus souvent des surplus que les grandes surfaces jetaient tous les soirs aux ordures plutôt que de les partager avec les défavorisés.  Et puis, le voir sautiller comme un lutin   de tas en tas avec aisance et désinvolture avait quelque chose de fascinant. J’en étais tout de même à me demander ce que j’allais bien pouvoir écrire dans ma revue  quand tout à coup, je le vis se lancer dans une petite chorégraphie qui me fit penser à une danse Sioux, puis il me dit : « Tu viens, on va faire les poubelles ». Il me demanda alors de récupérer uniquement des « fringues » et de les mettre dans des sacs poubelles pendant que lui se chargeait de collecter des matériaux divers destinés à construire un abri. Au bout d’une heure, j’avais rempli trois grands sacs de vêtements qui allaient du vulgaire tee shirt de sport au manteau de fourrure porté puis jeté par des élégantes du 16 ème.   Ensuite, il m’invita à grimper dans sa vieille camionnette pourrie et c’est ainsi que nous débarquâmes sur une place touristique de Saint Germain des Prés. Là, sous les yeux ébahis des clients qui sirotaient leur savant cocktail à la terrasse du Flore, tout en tapotant sur leurs smartphones dernier cri, il me dit « Allez, vide ton sac », ce qui le fit beaucoup rire. Il  constitua rapidement  une petite montagne colorée à côté de laquelle il construisit une espèce de hutte ronde. Puis il alla dans un conteneur proche pour récupérer plusieurs sacs poubelles sur lesquelles il peignit des visages souriants, des bras des jambes et il les installa devant sa hutte et sa montagne pour simuler deux SDF devant leurs toiles de tentes. Enfin il écrivit sur un panneau : « Une petite pièce s’il vous plaît, j’ai faim et j’ai froid ».

    Curieusement ses œuvres éphémères destinées à rendre signifiants des objets insignifiants restaient en place quelques jours avant d’être à nouveau englouties par le camion poubelle. Il y avait même des passants qui se prenant au jeu, mettaient une petite pièce dans l’assiette ébréchée qu’il avait déposée près de ses deux personnages. Mais Giovanni se moquait bien du devenir de ses  œuvres. Ce qu’il aimait c’était l’itinérance, le questionnement, l’incertitude, le désordre, l’éphémère, le périssable, le renoncement à ce trop de confort qui se nourrit de la servitude de certains de nos frères et de la souffrance animale. .

    Et quand il me demanda si j’avais un titre pour son œuvre, je répondis en souriant : « Déchets te rient »

     

    Michelangelo Pistoletto

     


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  • Commentaires

    1
    Vendredi 3 Juillet 2015 à 16:06

    Le titre est bien trouvé...Bravo !

    C'est un beau texte et ce giovanni est bien vivant devant mes yeux

    2
    Vendredi 3 Juillet 2015 à 16:27
    Claudine/canelle

    Bravo pour le titre !!!!

    Et aussi pour cette suite ..

    Bonne soirée Azalaïs

    Bises

    3
    Vendredi 3 Juillet 2015 à 17:36

    J'aime beaucoup le titre que tu as donné à cette oeuvre..... J'ai pris plaisir à te lire.

    Bonne soirée. Je serai absente pendant 10 jours et ne pourrai commenter les articles sur mon téléphone portable.

     

    4
    Vendredi 3 Juillet 2015 à 18:34

    Week-end chargé, j'ai lu en diagonale, j'y reviendrais, sourire au lèvres en lisant "Déchets te rient"

    Bises

    5
    Vendredi 3 Juillet 2015 à 23:33
    erato:

    J'aime beaucoup le titre!

    J'aime ce regard sur cet homme qui vit à l'envers de la société , utilisant ce que les autres jettent .Quelle leçon de sagesse.

    Douce soirée , bises Azalaïs

    6
    Samedi 4 Juillet 2015 à 14:41

    J'aime ce recyclage de tableau!

    7
    Samedi 4 Juillet 2015 à 22:10

    Ton texte me plaît beaucoup.

    Notre planète devient une poubelle hélas.

    J'aime beaucoup ton titre !

     

    8
    Samedi 4 Juillet 2015 à 23:37

    il est vivant !
    bravo madame la magicienne des mots !!
    bises

    9
    Dimanche 5 Juillet 2015 à 12:32

    Magique !

    J'ai adoré la création et son titre. Bravo, Aza !

    Passe une douce journée.

    10
    mpolly
    Vendredi 10 Juillet 2015 à 10:47
    mpolly
    Absolument en phase avec Giovanni. Nous sommes éphémères comme ses oeuvres, il nous renvoie à notre insignifiance et à notre gloutonnerie.
    Portrait très attachant car il a cette légèreté joyeuse et ce rire moqueur face à la bêtise accablante du consumérisme.
    11
    Mardi 21 Juillet 2015 à 22:14

    Déchets tueries aussi !

    Sur l'autoroute direction Salon de Provence.... 1 km avant la déchettuerie de Marseille, tu avales l'odeur avant de voir les nuages de mouettes et autres volatiles... Devant la montagne de nos merdes, tu passes vite, vite, en apnée totale dans les criailleries et les disputes des zoziaux....et pdt un autre bon km après tu suffoques toujours en hoquetant, toutes fenêtres fermées... Puis enfin, fenêtres gdes ouvertes... tu respires à fond pour nettoyer tes poumons....

    Tu as tellement raison de dénoncer nos aberrations consuméristes et de nous ramener à une juste réalité qui, un jour, va foudroyer l'Humanité ...

    Titre particulièrement bien trouvé et évocateur !

    Bravo et merci

    Bises

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