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    Pour La petite fabrique d’écriture : Imaginez... vous venez de recevoir une lettre. Elle va changer toute votre vie. Racontez. 

     

    La lettre vagabonde

     

    « Mademoiselle,

    Chère mademoiselle,

    Ma chère demoiselle,

    Ma chère Odile,

    Ma très chère Odile,

    Mon Odile Chérie,

     

             Comment vous dire, te dire, te décrire, t’avouer ce que je, enfin, je ne sais plus, je ne sais pas, vous me, tu me connais si peu, à peine, pas du tout, mais depuis que je vous ai, que je t’ai vue, croisée sur ce chemin, je ne vis plus, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne pense qu’à vous, qu’à toi, mon aimée, mon amour, ma colombe, mon ange du matin…

     Il y avait du brouillard ce jour là et vous, et toi, et tu marchais les yeux baissés en prenant garde aux défauts du terrain. Vous m’avez, tu m’as bredouillé un rapide bonjour, un bonjour quelque peu effrayé, un peu gêné, peut-être même agacé. A une heure pareille, tu ne dois pas rencontrer grand monde sur ce chemin et moi, qu’est-ce que je faisais là ? Peu importe, ce qui compte c’est cette rencontre tellement fugitive, presqu’un rêve et que j’en ai gardé ce quelque chose d’intense qui a changé mon existence.

    Depuis, je me suis arrangé pour vous, pour te croiser ailleurs mais toi tu sembles vivre sur une autre planète, tu es tellement distante, tellement absente à tout ce qui t’entoure qu’aujourd’hui j’ose vous écrire en espérant que je ne vous, que je ne te choquerai pas trop. J’ai tellement hésité mais maintenant je ne peux plus attendre : je me jette à l’eau et tant pis si je me noie. J’espère que vous, que tu me pardonneras cette hardiesse, cet élan qui me fait bégayer des propos si confus, si étranges sans doute mais voilà : je serai jeudi à 7 heures 30 sous le grand marronnier place de l’église, à côté du monument aux morts.

    À jeudi mon aimée »

    Odile avait beau tourner, retourner la lettre dans tous les sens, elle n’y comprenait rien : pas de date, pas de signature, pas d’adresse. Visiblement la lettre avait beaucoup vécu. L’enveloppe était froissée, sale, usée dans les coins. Elle tenta sans succès de déchiffrer le tampon de la poste mais d’après le timbre, une Marianne de Cheffer à 30 centimes, Odile se dit que la lettre avait dû voyager pendant  à peu près quarante ans.

    Quant au contenu, elle hésitait entre le rire et les larmes. C’était à la fois surprenant, émouvant et terriblement triste. Ainsi, quelqu’un l’avait un jour remarquée, désirée, aimée peut-être et elle n’en n’avait rien su. Et lui, qu’était-il devenu ? Vivait-il toujours dans le village, le croisait-elle en allant acheter son pain, sur le chemin peut-être qu’elle continuait à emprunter chaque matin. Mais non, ce n’était pas possible, c’était une blague ! Pourtant, il y a quarante ans, elle était plutôt jolie, déjà pas très fréquentable mais jolie. Et maintenant ? Elle posa la lettre sur la cheminée et alla vers la glace de l’entrée : depuis combien de temps n’était-elle pas allée chez le coiffeur ? Depuis combien de temps portait-elle ce vieux survêtement informe ? Pourquoi faire un effort quand la vie se résume à si peu. Elle avait fermé tellement de portes avec son sale caractère et ses idées de révolutionnaire ! La révolution, ça va un temps mais ça isole. Mai 68 était passé, même Cohn Bendit avait baissé les bras,  et elle s’était retrouvée seule à radoter avec ses chats ! La plupart de ses amis étaient peu à peu rentrés dans le rang et avaient pris leurs distances. Quant aux autres, ils la prenaient pour une excentrique, une marginale peu sympathique et ne cherchaient même plus à la récupérer dans l’une ou l’autre des associations du village, ils s’étaient tous cassé les dents !

    Mais cette lettre l’asticotait ! Elle qui n’avait jamais voulu faire le grand saut en disant que le mariage c’était pour les autres, la voilà tout à coup qui frissonnait comme une feuille morte avant de quitter l’arbre ! Que faire ? Cette lettre l’intriguait plus qu’elle ne l’aurait voulu mais à 65 ans elle n’allait pas jouer les midinettes, c’était d’un ridicule ! Elle allait la jeter au feu mais quelque chose la retint. Elle enfila son vieux bonnet, son blouson fatigué et sortit pour acheter le pain. Zut, elle n’y pensait plus, c’était un jour de foire. Elle allait encore rencontrer quelques camarades de classe à qui il faudrait dire deux ou trois mots ! Ça l’ennuyait un peu mais tant pis, elle n’allait pas rebrousser chemin comme une voleuse ! Elle tomba sur Simone. D’ordinaire, elles se disaient juste bonjour, échangeaient quelques mots sur le temps et c’était tout. Mais aujourd’hui, Odile se sentait un peu différente, presque  enjouée. Elle se surprit à lui demander des nouvelles de sa famille, s’intéressa à sa nouvelle vie de retraitée. Simone avait toujours été une gentille fille et répondit sans se faire prier. Puis elle lui dit que cette année elle passait Noël avec  quelques copines de classe. « Tu as dû recevoir le prospectus toi aussi. Les cars Rossignol organisent un voyage en Provence, il reste quelques places si ça te dit ! »

    Quand elle monta dans le car Odile eut un moment d’hésitation. Par quel miracle se retrouvait-elle là ? Il y eut bien quelques regards curieux, quelques apartés dont manifestement elle était l’objet mais elle vit Simone qui lui faisait un signe et elle alla s’asseoir près d’elle. Le parcours fut agréable. Elle qui parlait si peu fut surprise de voir combien la conversation lui manquait et elle y prit même du plaisir.

    Au fond du car Arlette, la coquette  menait grand tapage. Elle n’avait pas changé et racontait comme toujours ses dernières conquêtes. Bien sûr  elle avait su s’adapter et Odile l’entendit qui disait : 

    -          Devinez un peu qui j’ai vu sur meetic la semaine dernière ! L’Alfonse ! Il a juste rasé sa moustache mais il est toujours aussi fringant ! Figurez-vous qu’il cherche une jeunesse de 30 ou 40 ans, il ne manque pas d’air !

    -          Et alors demanda Solange, tu lui as répondu ?

    -          Donne-lui donc rendez-vous sous le grand marronnier sur la place de l’église ! dit Cécile.

    -          Oh ! oui, ce serait d’un drôle s’exclama Lucette !

    -          Demande-lui qu’il t’écrive d’abord une petite bafouille pour voir si son style a évolué, pouffa Andrée !

    -          Quel Guignol celui là ! Dire qu’on s’est toutes laissées prendre : Mademoiselle, Chère mademoiselle, Ma chère demoiselle, Ma chère Martine, Ma très chère Martine, Ma Martine chérie ! déclamait Martine la main sur le cœur.

    -          Mais de quoi parlent-elles ? demanda Odile  qui sentit tout à coup un brasier s’allumer dans sa poitrine.

    -          Tu n’es pas au courant ? Tu te souviens bien d’Alfonse, le fils du boulanger !

    -          Vaguement et alors ?

    -          Figure-toi que ce joli cœur avait trouvé une combine pour draguer les filles qui lui plaisaient. Il leur écrivait à toutes à peu près la même lettre,  seulement comme il n’était pas très malin, il leur fixait le même lieu de rendez-vous à toutes devant le monument aux morts, à la même heure mais un jour différent. Moi c’était le mardi, Arlette le dimanche, Lucette le lundi, Martine le mercredi, Andrée le vendredi et Cécile le samedi… On n’a jamais pu identifier l’inconnue du jeudi. Une maligne sans doute qui n’est jamais venue !

    -          …… C’était moi !

    -          …….Toi ? Et tu y es allée ?

    -          Non, je n’ai jamais reçu la lettre, enfin je l’ai reçue cette semaine avec 40 ans de retard !

    Le repas du soir dans une auberge des Baux fut particulièrement joyeux ! Odile se retrouva tout à coup  au centre de toutes les attentions et on décida de créer sur le champ Le clan des  7 Alfonsine dont le projet le plus urgent était de jouer un tour à l’Alfonse en se pointant toutes ensemble au rendez-vous fixé par Arlette.

     


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  • La vie en rose

    La phrase complète est:

    "Tu lexomiles et après, tu ne rêves plus."

     

    Au mois de septembre j’ai participé à deux ateliers d’écriture au centre d’art Le LAIT à Albi.  Nous avons travaillé autour de l’exposition de Jeanne Susplugas et en particulier sur les addictions. Le texte qui suit répondait à trois consignes différentes :

    1-   Faire la liste de nos allergies

    2-  Inventer un médicament contre chacune de ces allergies. On pouvait inventer aussi une publicité, parler de la posologie, des effets secondaires, de la iatrogénèse

    3-  Raconter la journée d’une personne souffrant d’allergies multiples et usant ou abusant de ces allergènes

    Pour ma part j’ai conçu quatre allergènes que vous découvrirez en lisant mon histoire. Peut-être prendrez-vous plaisir à participer vous aussi à ce genre d’exercice.

    La journée avait bien commencé. Grâce à l’ANTIBROUILLAMINI, elle avait pu traverser cette zone de brouillard qui la déprimait tant en ce début d’hiver. C’était tellement triste ces grands rideaux de grisaille humide et molle qui gommaient soudain le bleu du ciel, le vert des arbres, la lumière du soleil, cette chaleur qui faisait chanter son dos, la peau de son visage, qui la rendait si vibrante, pleine de désir. Cette grisaille la faisait vaciller comme la flamme d’un cierge qui va s’éteindre. Mais depuis qu’elle avait découvert ANTIBROUILLAMINI, sa vie avait changé. Les gens qui l’entouraient s’étaient mis à ressembler à des sapins de Noël plein de bonté si bien qu’elle souriait à tout et dévorait les passants du regard comme si elle était redevenue enfant et qu’ils allaient lui offrir tout à coup sa Barbie préférée.

    Elle arriva au bureau heureuse et détendue mais, à la machine à café, elle aperçut Sandra, sa collègue hypocondriaque qui allait encore lui décrire par le menu toute la panoplie de ses maladies réelles ou imaginaires. Son pauvre corps était une véritable carte de géographie du mal à la topographie minée de dangers terrifiants. Impossible de l’éviter. Elle était en grande conversation avec Bernard qui pérorait au milieu d’un groupe d’aficionados du PSG. Visiblement ils avaient mal supporté la défaite de la veille et tout ce joli monde revivait amèrement les occasions ratées, les erreurs d’arbitrage, le manque d’intelligence du coach qui n’avait pas su utiliser les bons joueurs à la bonne place, la partialité des commentateurs sportifs qui n’y connaissaient rien et qui étaient surpayés pour ne raconter que des âneries. Les pauvres ! Quelle naïveté ! Ils n’avaient donc pas encore compris que tout cela était truqué d’avance et qu’ils n’étaient que de vulgaires pigeons tout justes bons à se faire plumer !

    Peu importe, ils n’allaient pas lui gâcher la journée. Elle fouilla dans son sac et prit à la fois deux gélules d’HYPOCONLAX et deux comprimés de BEINQUATARSISPORT. Elle n’était pas très sûre de pouvoir allier les deux médicaments mais là, c’était un cas d’urgence. Aux grands maux, les grands remèdes !

    Quand elle alluma son ordinateur, elle était dans un état d’apesanteur tout à fait agréable. Il lui sembla soudain que sa chaise était devenue la nacelle d’une énorme montgolfière jaunâtre et qui avait la forme de l’énorme bouton de fièvre que Sandra venait de se découvrir sous le nez. Elle survolait un immense terrain de foot désert dans lequel méditaient une poignée de moines bouddhistes. Quelle paix ! Soudain une pub s’afficha dans un coin de l’écran ! Mais pourquoi la vie était-elle devenue aussi compliquée ? Pourquoi ne pouvait-on pas lui laisser un peu de tranquillité ? Pourquoi le cours de ses pensées devait-il toujours être interrompu par ces désagréments de plus en plus intrusifs? Ce matraquage était tout à fait intolérable. Comment pouvait-on supporter cela sans rien dire ? Ouf, elle avait encore un tube de PUBLISMUTE. « Vivez plus cool, vivez plus zen ! Coupez la chique à la pub ! Réclamez PUBLISMUTE ! » Elle allait enfin pouvoir se mettre au travail.

    Mais bientôt surgit une nouvelle publicité. Celle-ci faisait la promotion d’un voyage insolite : «  Pour  Noël, venez passer quelques jours au bord du lac Impétigo en Pollakiurie Orientale, dépaysement assuré ! » Son esprit allait zapper mais cette pub avait quelque chose d’accrocheur, quelque chose qui répondait sans doute à un désir inconscient. Il y avait un diaporama qui montrait le lieu d’hébergement : une cabane en rondins tout confort absolument ravissante avec une vue imprenable sur le lac. En arrière plan, on devinait une zone boisée avec des pins et des bouleaux. Sur le toit de la cabane, un écureuil farceur semblait lui faire de l’œil.

    C’était vraiment tentant : plus de dinde à farcir, plus de bûche à tartiner, plus d’oignons à compoter, plus de cadeaux à emballer, plus de courses de dernière minute dans ces magasins surchauffés qui déversaient sans interruption des musiques obscènes… A côté d’elle, Sandra était en train de raconter ses mictions nocturnes qui l’empêchaient de dormir et son interminable mélopée se poursuivait par la découverte d’un magnétiseur aveyronnais qui était en train de rééquilibrer les vibrations de son oreille interne afin de guérir ses vertiges. Vite, encore un peu d’HYPOCONLAX. Elle se vit soudain au bord du lac dans sa petite cabane entourée d’arbres. Elle percevait le clapotement des vagues qui venaient lécher le sable de la plage, la musique du vent, le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles. Elle pourrait choisir sans contrainte l’emploi du temps de ses journées, emporter avec elle les livres qu’elle n’avait jamais trouvé le temps de lire, se mettre à l’écriture, au dessin, à la photo… Personne pour interrompre le cours de ses pensées, pas de coups de fil intempestifs pour lui vendre des panneaux solaires, de nouvelles chaînes de sport, des produits surgelés. Plus besoin de prendre le moindre médicament… Alors, dans un élan spontané du cœur et du corps, elle cliqua sur Ok, tapa les trois derniers chiffres du code de sa carte bancaire, prit son sac et partit.

    Personne ne sut jamais ce qu’elle était devenue. On la rechercha quelques temps. Ses collègues de bureau dirent dans un premier temps ce que les médias attendaient d’eux. « C’était une employée modèle, compétente, discrète, à l’écoute des autres, souriante, d’une humeur toujours égale. » Puis les langues se délièrent et l’on entendit bientôt un tout autre discours. « C’était une marginale, distante, hautaine, ne partageant pas les valeurs de l’entreprise. Elle avait toujours refusé de participer aux soirées mousse, un des grands moments pourtant de leurs week-end d’intégration. De plus elle n’était pas très futée, elle ne savait même pas qui était Zlatan Ibrahimovic ! Pas étonnant qu’elle ait disparu, à force de ne pas vouloir être comme tout le monde, elle était devenue incolore, inodore, transparente. Seule Sandra fut affectée par sa disparition d’autant plus qu’elle avait découvert dans les tiroirs de son bureau toute une pharmacopée insolite qu’elle s’appropria aussitôt découvrant avec retard qu’elles auraient pu partager leurs petites misères et peut-être devenir amies. 

     

    La vie en rose

      


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    Il y avait la table ou plutôt le pupitre avec un encrier de porcelaine blanche. Un élève passait tous les matins pour le remplir d’une encre bleue teintée de violet mauve. Je rêvais d’être cet enfant là mais pour cela, il fallait avoir les faveurs du maître.

    C’est pourquoi, je m’efforçais d’être extrêmement attentive pendant toute la séance d’écriture qui commençait toujours de la même façon. Tout d’abord, le maître expliquait au tableau dans les moindres détails, la façon de s’y prendre. Il fallait compter soigneusement les interlignes au-dessus et parfois au-dessous de la ligne porteuse. La règle était toujours la même : 3 interlignes au-dessus et deux au-dessous. Il montrait sur les lignes du tableau l’endroit où l’on devait obligatoirement commencer notre travail puis il traçait plusieurs fois la lettre à la craie. Parfois, il nous  demandait de  pointer notre doigt dans l’air et il fallait reproduire tous ensemble dans l’espace le tracé de la lettre afin de l’inscrire dans notre corps et dans notre mémoire.

    Ensuite, j’observais un moment le modèle tout rouge au début de la ligne, je positionnais bien comme il faut le buvard au-dessous, puis je trempais avec angoisse la plume dans l’encrier, prenant soin de transporter à chaque voyage la juste quantité de liquide. C’était un exercice difficile et périlleux. S’il n’y avait pas assez d’encre, on risquait d’être interrompu au mauvais endroit et le raccord serait visible. S’il y en avait trop, c’était la tache ou l’éclaboussure qui vous guettait.

    Enfin, la fête pouvait commencer et elle était complète lorsqu’il y avait des majuscules, surtout celles qui comportaient des boucles que l’on devait dessiner d’un seul geste, sans lever le porte-plume. Je retenais mon souffle et puis je me lançais comme on se jette à l’eau, sans penser à rien d’autre, concentrée sur le trait, les pleins et les déliés, appuyé d’un côté, léger dans le retour. Quels mystères se cachaient donc dans ces traces obscures, ces descentes qu’il fallait maîtriser avant de tourner court dans des entrelacs ventrus.

    Les lettres s’alignaient comme de vaillants petits soldats à la parade, hésitants au début, plus sûrs d’eux à la fin, heureux et fiers d’avoir vaincu ces fourbes parallèles.

    Cela aurait pu être un merveilleux instant contenu tout entier dans cette bulle de silence, avec juste le crissement léger de la plume effleurant le papier, le frottement furtif des  pieds sous les chaises, les soupirs de ceux qui avaient commis l’irréparable, le rayon de soleil qui s’invitait à la fête, le pas du maître dans les allées. Mais quand il s’approchait de moi, la bulle se rompait soudain et je n’entendais plus que le bruit de mon cœur qui bondissait dans ma poitrine. Allais-je enfin trouver grâce à ses yeux ? Aurais-je enfin le droit de distribuer l’encre le lendemain matin ?

     
     

     


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    Puis je le vis qui regardait Betty. Son visage rieur fut balayé en quelques secondes par une multitude d’émotions : la stupéfaction, l’incrédulité, la curiosité, la tendresse, le désir, le désarroi, la crainte d’être surpris en train de la dévorer du regard. Je perçus aussi qu’il hésitait, comme s’il n’osait pas rompre le charme de cette fascination dans laquelle il se trouvait.

    Quand il se décida, je le vis reprendre peu à peu son allure d’autrefois, celle qu’il avait quand il jouait aux Indiens. On eût dit un félin qui a choisi sa proie. De sa langue il se  lécha furtivement les lèvres (un tic que j’aimais tant et qu’il avait visiblement conservé) comme s’il se délectait par avance de ce qui allait suivre. Ses yeux de lynx devinrent plus verts et plus étroits, son menton se durcit, son visage prit le masque d’un chasseur certain de parvenir à ses fins quoi qu’il arrive. Sans la quitter un seul instant du regard, il dessina autour de Betty des cercles de plus en plus serrés, écartant d’un geste les importuns qui se mettaient sur son chemin. De temps en temps, il s’arrêtait pour l’observer sous un angle nouveau puis il reprenait son approche, calme et déterminé.

    Soudain il fut près d’elle. Je m’attendais presque à le voir bondir comme quand il bondissait autrefois par-dessus le vieux mur mais il murmura visiblement très ému : « Betty ? » et Betty s’écria « Matthieu » dans un grand rire joyeux, sans aucune surprise comme si elle l’attendait depuis toujours. Elle le prit aussitôt par le bras et ils s’éloignèrent vers le grand chêne tout au fond du jardin. Pas une seule fois ils ne me cherchèrent des yeux et je vis leurs têtes qui se rapprochaient pour observer le magnifique arc-en-ciel qui venait de repousser le ciel.

    Je restais là, les jambes en coton, dévorée de chagrin, déchirée, dévastée, par ce qui venait de se passer. Quel était donc ce sort cruel qui venait soudain de briser tous mes espoirs, tous mes rêves ? C’est alors qu’un inconnu, portant un drôle de gibus décoré d’une bordure d’œillets rouges s’approcha de moi et me dit :

    -          Quel joli couple ils font, vous ne trouvez pas ? Est-ce que vous les connaissez ? 

    Je fis non de la tête et je m’apprêtais à quitter la fête quand ce dernier se mit en travers de ma route d’une façon que je trouvais fort importune.

    -         Permettez-moi de me présenter : Antoine Desoeillets, créateur de chapeaux et vous ?

    -         Alice, prof de math répondis-je sèchement.

    -         Ça alors ! Alice rencontrant le chapelier fou dans une fête champêtre ! Ça s’arrose !

    Et comme s’il la sortait de son chapeau, il me tendit une coupe de champagne tout en m’examinant de la tête aux pieds, hochant de la tête avec des airs de conspirateur.

    -         Prof de math dites-vous ? Je n’en crois pas un mot ! Vous avez plutôt la tête d’un écrivain. Je suis certain que vous adorez depuis toujours inventer des histoires mais que vous vous êtes trompée de chemin en poursuivant une chimère. Non, non, plus je vous regarde et plus,  j’en suis certain, vous n’aimez pas vous pencher sur le mystère des chiffres mais sur celui  des mots ! Un chapelier, voyez-vous, se doit de savoir lire ce qu’il y a dans la tête de ses clients et je me trompe rarement. Pour l’instant, je le vois bien, votre cœur est en friche mais il s’en remettra ! Si je puis me permettre, mettez donc tout cela par écrit, racontez votre histoire, promenez-vous un peu, faites le tour du monde. Une porte se ferme mais d’autres vont s’ouvrir. Rompez tout de suite avec cette aventure que vous avez imaginée de toutes pièces mais qui n’est pas la vôtre. Vivez-donc votre vie à vous ! Je pars ce soir pour les Andes. Il y a là-bas de merveilleux couvre-chefs et des couleurs tout aussi enivrantes que celles de l’arc-en-ciel. Si vous voulez, je vous emmène.

    Finalement, il avait tout à fait raison et grâce à lui, je devins un écrivain célèbre, connue dans le monde entier grâce à l’extravagance  de ses chapeaux.

     

    Fin

     


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    Devoirs de vacances: 3ème partie

     

     

    Mais je rêvais aussi. J’espérais que l’été ne finirait jamais, que Matthieu et moi nous nous marierions un jour sous le grand chêne. Nous sauterions par-dessus le mur et nous partirions faire le tour du monde comme Phileas Fogg. Nous braverions les déserts propulsés par l’air chaud de fringantes montgolfières. Nous aurions à résoudre  des problèmes de fuseaux horaires et nos trains prendraient du retard parce qu’ils seraient bloqués par la neige, quelque part au milieu de la grande Sibérie.

    A l’étage, maman fermait tous les volets. Elle m’appela pour l’aider à descendre les sacs et les valises. On goûta sous le tilleul. Betty toujours affamée dévorait sa tartine de confiture de myrtilles tout en commentant l’arc-en-ciel, la coccinelle sur la feuille, les nuages qui ressemblaient à de gros éléphants. Puis maman ferma les volets du rez-de-chaussée, le taxi arriva et nous dûmes partir, déserter la maison, abandonner l’été sous le grand chêne et tous nos jeux d’enfants.

    Matthieu nous écrivit quelques temps. Ses parents s’étaient installés aux Antilles et il nous envoyait des cartes avec des paysages paradisiaques, des fonds sous-marins débordants de poissons exotiques, des créatures de rêves arborant de lourds colliers de fleurs. Comme il devait bien s’amuser là bas et comme il me manquait ! J’aurais tellement aimé qu’il soit encore là pour me dévoiler les mystères de cette lettre x que l’on nommait « inconnue » et qui devait passer comme par magie de la gauche à la droite du signe =.

    Je m’imaginais que l’inconnue c’était moi. Je me voyais portant des chapeaux de paille à larges bords, des lunettes de soleil en forme de papillon, de grands foulards de soie. Je naviguais à bord d’un merveilleux voilier et je débarquais par hasard sur son île.

    Et puis soudain, Matthieu cessa de nous écrire. Les années passèrent. Betty devint une magnifique jeune fille toujours aussi bavarde, toujours aussi heureuse de vivre, très entourée, très courtisée mais curieusement elle ne semblait pas pressée de nouer de relations durables. « J’ai bien le temps » disait-elle avec un sourire mystérieux.

    Nous revîmes Matthieu pour le mariage d’une cousine qui nous avait demandé si elle pouvait utiliser notre maison de campagne pour organiser la fête. Il était parmi les invités et je le reconnus tout de suite. Il arborait toujours sa magnifique chevelure de roi lion et ses yeux brillaient du même éclat vert parsemé de paillettes.

    Mon cœur tout d’abord s’écroula dans ma poitrine puis il fit un grand remue-ménage, quelque chose entre une allégresse euphorisante qui m’inonda le cerveau de bulles de lumière et la peur panique de le rejoindre qui me ligota les jambes.

     

    à suivre ...


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