•  Charles Courtney Curran (1861-1942)

     

    Elle a grandi en moi comme une fleur étrange, étrangère, sans bruit, occupant tout l’espace, me vidant de mes forces sans que j’y prenne garde. Mille fois j’ai voulu arracher ses racines profondes, mille fois j’ai voulu les mordre, les ronger, me détacher de ce fardeau que je n’ai pas choisi mais elle est toujours là, si faible, si vieille, si tragique. Qui est –elle vraiment ? Est-elle encore ma mère ou bien est-elle une autre ? Elle a cédé sur tout, soudain plus de défenses. Juste un grand corps informe, tête et jambes mêlées dans une longue plainte. Les hauts murs sont tombés. Sans doute faut-il capituler, se laisser transpercer par l’épée du pardon, balancer aux orties les anciennes rancunes, solder tous les vieux comptes, cautériser les plaies, renoncer à ces mots que l’on attendait tant, qui ne viendront jamais.

    Aucun secours, aucune main tendue, juste elle et moi. Et si je me détourne,  elle sera toujours là se tenant devant moi frémissante de peur, avec ses grands yeux noirs débordant de tendresse, des yeux comme des vagues qui seraient égarées sur l’océan des jours ! Un pauvre paysage, dévasté, solitaire dans ses lambeaux de nuit et ses trouées d’étoiles. Il tente bien de ravauder ses prés pour combler tous ses manques, mais ça fuit de partout. La vieillesse a détruit ses humeurs bohémiennes, effeuillé à jamais la mémoire des mots, ne restent que ses yeux qui me disent encore :

    - Tu te souviens comme j’étais joli avec les cheveux sombres de mes forêts profondes ? Et mes lacs de montagne que  j’assemblais sans fin pour en tisser mes robes et l’eau de mes torrents qui bruissait dans mes rires et la voix que j’avais pour chanter les moissons ? Tu te souviens dis,  des nuages assoiffés qui courtisaient parfois  le parfum de mes herbes et la douceur du vent qui m’emmenait danser ? S’il te plaît, ne m’abandonne pas ! Il est des jours où la folie me guette. Des idées tournent en rond comme des oiseaux noirs dans un ciel plein d’orage. Il vente dans ma tête, rafale sous ma peau, le temps est sans visage. Ne peux-tu remailler la trame des chemins pour que je puisse encore garder au cœur l’écume de mes joies et le sel de mes peines ?  

     

    Que répondre à sa quête ? Comment trouver du sens à ce naufrage programmé, ce vide tout à coup aussi grand qu’une mer ? Il suffirait d’un rien pour y noyer son âme. Comment trouver les mots pour éclairer l’angoisse de ses nuits ? Quels gestes, quels onguents pour adoucir la route, baliser l’errance de l’attente ? Où puiser le courage pour dénouer du ciel les sinistres présages, écarter les fantômes qui viennent à pas lents ? Je l’ai perdue je sais cette image première, celle que tous mes vœux ne cessaient d’espérer. Etait-ce pur fantasme cette flambée d’or pur qui vibrait au soleil ?

    Dehors, le temps s’écoule tranquille et calme comme une porcelaine. Je voudrais bien ne plus penser à elle, n’y plus penser non, ne plus me laisser envahir ni par le chagrin, ni par la rage de la voir se laisser aller, se laisser couler. Le chant de l’angélus tinte dans le jardin : deux sons légers puis trois plus sourds et tout à coup cette envolée joyeuse. Le ciel est suspendu aux wagons des nuages et l’hirondelle enfin a retrouvé son nid. Mes chats se font la course entre lavande et romarin mais mon regard ignore l’infini de ces petites choses qui faisaient mes grandes joies d’hier. Je les vois mais ne les ressens plus. Elles me traversent sans me toucher. C’est comme si quelqu’un avait coupé le fil qui me liait au monde, avait construit une muraille invisible entre la chaleur du dehors et le froid du dedans, suspendue entre deux mondes : celui des plus tout à fait vifs et celui des vibrants, vibrants du désir de vivre, de découvrir, de connaître, de reconnaître, de renouer avec la vraie lumière et le parfum des fleurs, la présence des arbres, la saveur des saisons.

    Quelle est la part de l’ombre, quelle est celle des anges ? À quoi bon tout ce ciel si c’est pour nous l’ôter. 

     

    Charles Courtney Curran

     

    Pour La petite Fabrique d'écriture

    et si Jean-Marie le permet pour Le tableau du samedi

    Peintre des nuages et de la douceur de vivre, les tableaux de Charles Courtney Curran sont pourtant plein de nostalgie. Ils ressemblent à de vieilles photos un peu passées dans lesquelles on cherche les traces d'un bonheur éphémère.

     

     

     


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    Alfred Kubin

     

     

    -         Vraiment Messire ? C’est que par ici, nous sommes gâtés lâcha-t-il à l’étourdi ! Il y a l’histoire de la Grotte des Sarrasins, celle du Pas du Diable qui raconte la bataille entre le Diable et l’Archange Saint Michel, celle des corbeaux de la cascade et puis la légende de la Fosse Arthour…

    Ainsi nous n’étions pas loin de Mortain et la cloche que j’avais entendue tout à l’heure était peut-être celle de l’Abbaye Blanche. Il me fallait avancer un nouveau pion.

    -         De très belles légendes c’est vrai. J’aime beaucoup celle du roi Arthur et de la reine Guenièvre prisonniers à jamais dans leur grotte derrière les cascades. Mais sais-tu que parfois l’enchanteur Merlin a le pouvoir de les libérer  en jouant de sa harpe magique ?

    -         Une harpe magique ?

    -         Oui, c’est une harpe que l’on peut voir parfois sur une pierre plate tout près de la cascade. De plus elle exauce dit-on les vœux de ceux qui ont la chance de l’apercevoir.

    Les yeux de l’enfant se mirent à briller comme des agates.

    -         Et connaissez-vous l’emplacement de cette pierre plate ?

    -         Pour sûr mon garçon que je le connais !

    -         Pourriez-vous m’y mener ?

    -    Eh bien…. il faudrait pour cela que nous ne soyons pas trop loin de Mortain. Je crois que nous n’allons pas tarder à repartir et je ne voudrais pas faire attendre mes compagnons.

    Il me sourit alors avec tristesse et dit dans un murmure :

    -     Ne vous tracassez donc pas pour cela Messire, on vous attendra. Il faut seulement que nous sortions d’ici sans nous faire remarquer. Le Polyte n’aime pas me voir traîner sur les routes et m’a ordonné de rester ici. Tenez, le voilà qui va dans la souillarde, profitons-en, vite suivez moi.

    Il me désigna alors une porte dérobée astucieusement dissimulée derrière la cheminée. Elle menait directement à une écurie fort sombre dans laquelle se tenaient trois chevaux tout harnachés. Leurs sabots étaient entourés de chiffons sans doute pour étouffer le bruit de leurs pas. Ces malandrins pensaient vraiment à tout ! Sans faire le moindre bruit il sortit un grand hongre roux que nous enfourchâmes tous deux puis il me guida de façon magistrale vers Mortain en empruntant quantité de sentiers détournés à travers bois, landes et prairies. Malgré la peur et l’excitation qui ne cessaient de grandir en moi, j’admirais l’habileté de cet enfant, sa grâce, son ingéniosité et remerciais le ciel d’avoir préservé sa naïveté. Mais je pensais aussi à mes compagnons lâchement abandonnés et tentais de garder en mémoire tous les indices de la route qui me permettraient de retrouver cette auberge maudite.

    Quand nous fûmes enfin à l’entrée de la gorge, je lui dis qu’il fallait s’enfoncer un peu dans les bois tout en suivant la Cance. C’était une journée de printemps magnifique et tout autour de nous, de petites feuilles se déployaient tendrement dans une débauche de verts. Mais moi, je ne voyais rien. Il me fallait à tout prix trouver une pierre plate. Bien sûr, j’aurais pu laisser là le pauvre enfant et repartir à bride abattue vers Mortain mais je voulais récupérer en douceur ma chère statuette.

    Soudain, je vis de l’autre côté de la rivière ce que je cherchais: une très belle dalle de granit verdâtre au-dessus de laquelle deux grands arbres inondés de lumière faisaient comme une arche protectrice. Je demandai au garçon de descendre du cheval et de se tenir à distance, dissimulé derrière un rocher pendant que je prononcerais la formule magique censée faire apparaître la harpe. Je me mis alors à bredouiller une sorte de litanie en latin de cuisine puis me frappai le front comme pris d’une inspiration subite !

    -         Mais que je suis donc sot, cela ne peut fonctionner que si je tiens dans ma main une statuette de l’Archange pour écarter les forces maléfiques et voilà que je l’ai oubliée chez moi ! Comment faire ?

    Bien entendu le pauvre enfant me dit ingénument qu’il en avait une et me la tendit avec un pauvre petit sourire plein de honte. Une fois la précieuse statuette dans ma poche, je recommençai à dire la fausse litanie et tout en invitant le garçon à la réciter avec moi, je fis faire demi-tour à mon cheval et partis  au grand galop vers Mortain où j’informai aussitôt les gendarmes de ma mésaventure en les priant de faire au plus vite pour tenter de retrouver vivants mes malheureux compagnons.

    Trois jours plus tard on put lire dans la Gazette comment grâce au très célèbre Aristide Maupin une bande de dangereux brigands qui écumaient depuis quelques temps toute la région avait été arrêtée. Par chance aucun de mes compagnons n’était mort. On les retrouva ligotés dans une grange où les malfrats leur avait un peu chauffé les pieds pour les forcer à révéler leurs adresses respectives et surtout où ils cachaient leurs pièces d’or.

    Quant à moi, je cessai de courir la campagne à la recherche de toutes ces créatures du Diable. J’avais eu trop peur. À trop courir après le Mal on finit par le trouver. Aussi m’étais-je reconverti en chroniqueur artistique. Désormais je ne recherchai plus que les jolies choses, celles qui apportent la paix aux âmes et je visitai pour mes lecteurs les plus beaux sites de la planète.

    Pendant longtemps, le beau visage de l’enfant blond que j’avais abandonné tout près de la cascade me hanta. Je n’avais pas parlé de lui aux gendarmes. En m’attribuant à moi seul le succès de mon évasion, j’avais voulu le protéger mais qu’était-il devenu alors que toute la bande avait été arrêtée. Plusieurs fois j’étais revenu au pied de la cascade espérant le retrouver mais bien sûr, je n’y trouvai personne.

    Ce n’est qu’au soir de ma vie, alors que je me rendais sans doute pour la dernière fois à l’abbaye de Mortain que j’eus le fin mot de l’histoire. Je ne sais quel obscur pressentiment me poussa à demander un prêtre pour confesser ce qui me hantait depuis si longtemps et que je n’avais jamais osé avouer à personne. On me dépêcha un moine dont je ne vis pas le visage car il était dissimulé par une grande capuche blanche. Il m’invita à m’asseoir à ses côtés et il écouta toute ma confession sans dire un seul mot. À la fin, il se leva, me prit les mains et me dit moitié riant, moitié pleurant :

    -         Ne soyez plus triste mon frère car vous m’avez sauvé la vie. Après votre départ, je vous en ai voulu naturellement mais plutôt que de chercher à retrouver le Polyte et sa bande qui me faisaient très peur, je me suis dirigé vers l’abbaye. Là, après avoir conté mon histoire, les moines m’accueillirent comme si j’étais leur propre enfant. Ils m’éduquèrent et bien qu’ils m’aient laissé libre de mes choix, je n’en suis jamais reparti. Vous voyez, la harpe de Merlin a réalisé mon vœu, celui de me trouver une vraie famille car tout comme Oliver Twist, je n’étais qu’un orphelin recueilli par une bande de malfrats qui m’obligeaient à commettre des actions qui me répugnaient.

    -         La harpe de Merlin, m’écriai-je !  Elle existe donc ?

    -         Mais naturellement qu’elle existe mon frère, en douteriez-vous ?

     

    FIN

    LA HARPE - C'est donc vrai, pensa-t-il, c'est absolument vrai.

    Chris Van Allsburg


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  •  Pour La petite fabrique d'écriture

    Vous trouverez les deux premiers épisodes ici et  et veuillez me pardonner de m'être lancée dans une aventure aussi longue mais on ne choisit pas  toujours. La fin de l'histoire est pour la prochaine fois.

     

    Rembrandt

     

    Au loin, dans le rouge sanglant du jour qui sortait de ses brumes, un chœur de cloches joyeuses tinta et je reconnus l’appel de l’angélus. Nous étions proches d’un village, d’un monastère peut-être. Dans ce cas pourquoi notre cocher n’avait-il pas poursuivi sa route plutôt que de nous contraindre à attendre dans ce sinistre bourbier ? Sans doute voulait-il faire profiter son cousin de quelques pièces. J’entrais donc comme on entre dans un rêve malsain. Quelque chose me disait de m’enfuir mais mes jambes étaient nouées par quelque malédiction dont je ne savais rien.

    La pièce dans laquelle nous entrâmes nous surprit tous agréablement. Elle était spacieuse, propre et bien tenue. Quelques chandeliers d’argent l’éclairaient suffisamment pour que nous puissions apprécier le luisant des meubles. Sur  les murs blanchis à la chaux des cuivres brillaient doucement se renvoyant toute une mosaïque de couleurs chatoyantes. Aux fenêtres, de pimpants rideaux de dentelle apportaient une note de fraîcheur champêtre. Près de la cheminée, une vieille femme somnolait dans un fauteuil à oreillettes. Ses épaules étaient entourées d’un de ces châles en cachemire alors très en vogue auprès des élégantes.

    Au centre, une belle table en chêne dont le plateau et les pieds étaient sculptés de créatures marines semblait avoir été dressée pour nous. Sur une nappe de lin écru nous attendaient quelques terrines odorantes, du pain frais, de beaux fromages bien crémeux et des pichets de vin.

    D’un geste de seigneur, le « Polyte » nous invita à nous asseoir  puis il chuchota quelque chose à l’oreille de notre infortuné compagnon. Ce dernier acquiesça de la tête, visiblement soulagé. Il lui avait probablement proposé de se changer avant de partager avec nous cette plantureuse collation. C’est alors qu’une petite voix se mit à me chanter une sinistre comptine qui raconte comment tous les convives d’un repas disparaissent, attirés à tour de rôle hors de la maison par un hôte qui veut les dépouiller. Décidément il fallait que je me calme, que je m’assoie, que je me restaure sans plus penser à toutes ces fables horribles qui me gâtaient l’esprit. Pourtant le « Polyte » demanda bientôt si quelqu’un pouvait aller prêter main forte au cocher car une des roues avait été endommagée pendant le voyage. Un grand paysan au dos large se leva sans se faire prier et sortit après avoir enfourné une épaisse tranche de pâté.

    Nous étions huit et nous n’étions plus que six. Quel serait le suivant ? J’en étais sûr maintenant. Tout ce luxe discret dans une aussi pauvre masure ne pouvait signifier qu’une seule chose : le cocher nous avait emmenés dans le repaire d’une bande de brigands dans le seul but de nous détrousser en nous éliminant les uns après les autres. Autour de moi, les cinq autres continuaient pourtant à ripailler sans se soucier de leurs deux compagnons qui n’étaient pas revenus. Comment les alerter ? C’était peine perdue, je savais qu’après l’aventure de cette nuit, ils me riraient au nez !

    C’est alors qu’entra un très bel enfant blond d’une douzaine d’années qu’on eût dit sorti tout droit d’un tableau de Greuze. Il ôta son chapeau pour nous saluer de façon fort élégante et le geste qu’il fit en soulevant son bras découvrit un instant sa gorge où j’entrevis dans un éclair la statuette de l’Archange que j’avais égarée. Ainsi, le sac de notre coche avait-il déjà commencé. Combien étaient-ils dehors et comment allions nous finir ?

    Sans plus se préoccuper de nous, le garçon sortit de sa veste un journal que je reconnus aussitôt puis il alla s’asseoir près de la vieille femme qu’il réveilla doucement. Quand elle l’aperçut, ses yeux pétillèrent de joie. Elle se frotta les mains avec gourmandise tout en se redressant dans son fauteuil. Le garçon ouvrit la Gazette et se mit à lui lire ma dernière chronique, celle qui racontait comment ayant passé la nuit dans le cimetière de Saint-Martin-des-Champs, j’y avais rencontré le fantôme d’ un prêtre mort depuis plus de cent ans et qui m’avait demandé de servir la messe dans une petite chapelle où il était condamné à revenir tous les ans pour espérer enfin gagner les cieux.

    Pendant qu’il lisait, mon cerveau enfiévré qui brassait en tous sens une foule de projets délirants, se recentra soudain et  me souffla enfin une idée. Peut-être était-ce la proximité de ma statuette porte-bonheur qui me rendait à nouveau inventif. J’attendis la fin de l’histoire pour m’approcher calmement de la cheminée puis je m’adressai à la vieille femme d’un air enjoué :

    -         Je vois que vous aimez mes histoires grand-mère !

    -         Vos histoires ? s’étonna le garçon.

    -         Mais oui jeune homme, mes histoires,  car vous avez devant vous le très célèbre Aristide Maupin dis-je en bombant le torse.

    -         Et tout ce que vous racontez dans la Gazette est vrai ?

    -         Et pardi mon garçon, bien sûr que c’est vrai.

    -         Mais pourquoi est-ce que moi, je n’ai jamais rencontré aucune de ces créatures  que vous décrivez. Je parcours pourtant la campagne et les bois en tous sens et tout autant que vous.

    -         Peut-être es-tu trop jeune et peut-être que tu ne sais pas leur parler. Vois-tu, il faut les mettre en confiance, connaître les bonnes formules, les endroits qui leur conviennent, leurs habitudes aussi.

    L’enfant était songeur. Je venais d’appâter le poisson, il me fallait maintenant le ferrer en avançant un autre pion.

    -         Mais dis-moi tentais-je en voyant que l’aïeule s’était rendormie, ta grand-mère a bien dû te conter quelques histoires qui se seraient passées dans les environs. Si je les connaissais, je pourrais te donner quelques conseils !

     

    à suivre...


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  •  

     
    Quinet
     

    Combien de temps restâmes-nous ainsi, incapable de bouger, emprisonnés dans cette carapace d’épouvante ? Je ne puis l’estimer pas plus que je ne puis dire de quelle façon cela cessa. Nous perçûmes tous en même temps que les monstres avaient perdu la bataille et que pour cette fois nous avions pu sauver notre âme. La berline avait repris une allure normale et les cahots étaient devenus imperceptibles, un peu comme si elle glissait sur une épaisse couche de neige. Sans dire un mot et sans nous concerter, nous commençâmes à ôter une à une les différentes couches qui enserraient nos têtes. Nous nous épluchions avec lenteur, découvrant nos cheveux hirsutes, nos regards effarés, paraissant ne pas nous reconnaître, surpris d’être tous encore en vie. Nous nous frottions les mains, palpions nos bras, agitions nos jambes, essuyions nos visages couverts de sécrétions diverses.

    Puis nous ouvrîmes les rideaux. La lune nous observait avec un air moqueur et devant nous le chemin filait droit entre des champs émaillés de flaques d’où filtraient des reflets métalliques. Le jour n’était pas loin et quelques lueurs roses dansaient sur les collines. Petit à petit nous reprîmes nos esprits quand une même pensée nous traversa soudain : le cocher !!! Avait-il pu défendre sa vie, l’avaient-elles épargné, pourquoi avait-il continué à nous conduire, était-il encore là ou bien les chevaux étaient-ils menés par ces créatures maléfiques vers un lieu seulement connu d’elles ? Il nous fallait en avoir le cœur net. Je me dévouai donc et penchai ma tête à la portière. Le cocher était toujours à sa place emmitouflé dans sa lourde capote de pluie. Au loin, j’aperçus quelques masures bien rangées sous des toitures de chaumes que perçaient quelques fumées bleuâtres.

    Bientôt la voiture s’arrêta et nous vîmes la trogne éprouvée mais hilare du cocher qui s’approchait de la fenêtre. Il nous invitait à descendre nous désignant de la main une masure sur le seuil de laquelle se tenait un homme tout encapuchonné de gris. Hésitants, nous sortîmes un à un, découvrant ce hameau insolite perdu au milieu de nulle part. Devant nos mines de voyageurs d’outre-tombe, le cocher nous rassura en nous disant qu’il avait été contraint de changer de route car elle avait été inondée par une rivière en crue. Devenue impraticable, il avait opté pour un itinéraire plus long mais protégé des eaux.

    -         Par chance, je connais la région comme ma poche et j’ai pris par les sapinières. Pour sûr, ça a dû vous remuer là dedans et comme le chemin est étroit, les branches des arbres ont un peu écorniflé la berline et les bagages. Mais c’était mieux que de rester prisonniers des eaux. Voilà mon cousin Polyte. Il va vous préparer quelque chose de chaud pour vous remettre d’aplomb. Par contre, il va falloir attendre un peu que les chevaux se reposent. J’ai dû forcer l’allure. J’voulions point rester trop longtemps dans les bois. Y z’ont pas bonne réputation et on sait jamais sur qui on peut tomber la nuit quand on s’écarte de la grand-route. Mais qu’est-ce que c’est que cette odeur ? On se croirait dans les égouts du diable !

    Je compris soudain en regardant mon voisin qui baissait la tête d’un air contrit que le malheureux s’était vidé de ses entrailles sous l’effet de la peur. Le cousin du cocher que je n’avais pas encore bien vu, éclata d’un rire énorme découvrant des gencives édentées. Dans ses yeux globuleux luisaient d’étranges lueurs. Je devinais alors que notre voyage au pays des ténèbres ne faisait que commencer mais impossible de retrouver dans mon cerveau fatigué ce que l’aubergiste nous avait raconté, ni de quelles façons les quelques voyageurs qui s’étaient aventurés dans ce pays maudit avaient échappé à ses maléfices. Du reste, avait-il parlé de ce hameau perdu au milieu de nulle part ? Et cet homme aux allures de moine tout droit sorti de l’enfer, l’avais-je déjà rencontré dans quelques récits ? Mon esprit était vide, totalement vide !

    Jusqu’à présent je m’étais toujours formidablement bien tiré de mes incursions aux limites de l’étrange et du paranormal. Ce n’était pas bien compliqué : la plupart du temps, ce n’étaient que des fariboles destinées à effrayer les simples d’esprit et j’avais eu beau traquer pendant des nuits et des nuits les gobelins, la chicheface, les loups-garous, la dame blanche, les chasses fantastiques, les feux-follets, le fantôme de Robert le Diable, je n’avais jamais rien vu ou si peu, quelques ombres tout au plus sorties tout droit de mon imagination enfiévrée par les récits de quelques vieillards reclus dans des villages isolés. Malgré tout, je ne partais jamais à l’aventure sans être armé de toutes sortes de grigris : saintes reliques, crucifix, médaille de la vierge de Pontmain, petits flacons emplis d’eau bénite, formulettes magiques, balles consacrées par un exorciste et surtout, surtout, une petite statuette de l’ Archange Saint Michel chèrement gagnée après une traversée des grèves au péril de ma vie. Je la portais depuis  autour de mon cou, accrochée à une chaînette en or.

    Mais ces excursions n’avaient au fond qu’un seul but : écrire chaque semaine une de ces nouvelles extraordinaires dont les lecteurs de la Gazette de la Manche étaient friands. J’étais l’Edgard Poe Normand et c’était pour alimenter mes chroniques que j’écumais ainsi les campagnes à la recherche de personnages fantastiques, de contes, de phénomènes inexpliqués, de légendes locales  que l’on se transmettait pendant les veillées dans les fermes et les chaumières. J’avais de grandes espérances. Après la Normandie, je pensais me rendre en Auvergne et en Bretagne pour continuer mon collectage, peut-être même en Transylvanie sur la route des vampires et puis, pourquoi ne pas conquérir les lecteurs parisiens !

    Mais là, je me trouvais devant une situation totalement inédite : impossible de faire référence à aucune histoire déjà écrite. J’étais devant une page blanche. Nous avions vaincu les harpies qui apparemment n’étaient que pur fantasme mais maintenant, je pressentais un danger contre lequel je ne pouvais lutter. Je tâtais prestement ma gorge afin d’y localiser la statuette de l’Archange mais rien ! J’avais dû la perdre dans la berline au moment où nous nous étions défaits de nos hardes. Comment pourrais-je vivre cette journée sans elle pour lutter contre ce que je devinais et qui se trouvait sans doute dans cette masure.

    Au sommet d’un pin, une chouette effraie nous narguait de son regard fixe. Soudain, elle feula, chuinta, lança un étrange cri rauque puis elle s’envola dans un grand battement d’ailes puissant et feutré.

     

    A suivre.....

    Il vous faudra attendre la prochaine consigne de La petite fabrique d'écriture au mois de février. J'espère que l'attente ne sera pas trop difficile !!!


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  • Pour La petite fabrique d'écriture qui nous propose un nouveau sujet: écrire sur la perte d'un objet absolument nécessaire à notre existence.

    Mon texte est un peu long, c'est un texte qui traînait depuis quelques temps dans mes tiroirs et dont je ne savais que faire. Je l'ai un peu réaménagé pour coller à la nouvelle consigne et je le publie  en quatre parties.

    File:Joseph T. Keiley A Garden of Dreams.jpg

     Joseph T Keiley

     

            Soudain la nuit occupa tout l’espace. L’orage avait gommé le crépuscule. Les nuages masquaient la lueur de la lune qui nous accompagnait quelques minutes plus tôt de sa belle tête sereine et bienveillante. Parfois, elle tentait une percée, éclairant faiblement le chemin et l’on pouvait apercevoir alors la masse échevelée des nuages qui s’engouffrait dans cette bouche hideuse qui trouait les ténèbres. On eut dit une meute de dragons, une armée de démons se bataillant les uns contre les autres avant d’être emportés par de fantastiques tourbillons orageux. Il me revint alors à la mémoire ces histoires de meneurs de nuées que me contait ma vieille nourrice et dont elle savait se garder en jetant dans le foyer des fragments de bûche de Noël pieusement conservés.

      Au loin, quelques éclairs déchiraient la masse obscure des forêts où de grands arbres fous balançaient leurs branchages, les choquant avec fureur dans une danse macabre. Une pluie torrentielle se jetait par paquets contre tout ce qui entravait sa route

    Quelle folie que ce voyage ! Pourtant, quand nous étions partis, rien ne semblait présager une telle tourmente ! La nuit était si belle, si douce et cette randonnée nocturne nous réjouissait tant.

    A minuit, comme par magie,  l’orage cessa. Le ciel s’ouvrit d’un coup et autour de la lune narquoise, quelques étoiles scintillèrent. Ceux qui ne dormaient pas tirèrent de leur sommeil les passagers endormis pour les faire profiter du spectacle. Le vent s’était levé achevant de balayer le ciel et les étoiles par milliers semblaient s’être amassées au-dessus de la route. Un grand soupir de soulagement parcourut la voiture. Chacun allait pouvoir poursuivre le voyage à son aise.

    C’est alors que nous vîmes l’étang tel que nous l’avait décrit l’aubergiste la veille, tandis que nous dînions près de la cheminée. Surgi de nulle part, il s’était posé sur notre gauche dans une courbe singulière, de sorte qu’il semblait vouloir nous interdire le passage, tandis que le côté opposé était occupé par un taillis de ronces noirâtres d’où émergeaient quelques arbres aux silhouettes décharnées parcourues de remous terrifiants. Sur les eaux mortes de l’étang flottaient quelques îlots verdâtres. Sans doute des feuilles de nénuphars d’où surgissaient des fleurs griffues comme des mains coupées.

    Mon cœur fut pris dans l’étau de ces mains, l’emprisonnant tragiquement dans leurs grandes tenailles et je sentis de terribles frissons d’angoisse engourdir tout mon être mais aussi celui des autres voyageurs. Nous nous regardions, les yeux pleins d’incrédulité, le visage blême, sans pouvoir dire un seul mot, tétanisés par une peur incontrôlable. Etions-nous sous l’emprise d’une hallucination collective ou bien ce conte à dormir debout auquel personne n’avait cru était-il en train de devenir réalité ? Et quelle était donc l’âme ou les âmes que les harpies décrites par l’aubergiste étaient venue ravir ? Qui parmi nous avait donc tant de noirceur cachée qu’il méritait l’enfer ? Allaient-elles surgir de cet étang fantôme pour accomplir leur funeste forfait ? Allions-nous laisser faire ? De toute façon, il n’était plus temps de mener un examen de conscience. Il fallait réagir au plus vite, ne pas se laisser gagner par le doute ou l’épouvante, se préparer à affronter le reste car si l’aubergiste avait dit vrai, le pire était encore  à venir.

    J’essayais de me défaire de ma torpeur, de rassembler mes esprits, de me souvenir du déroulement de l’histoire et des conseils de l’aubergiste : ne pas céder à l’appel de leur chant, ne pas sortir de la berline, tirer les rideaux, se boucher les oreilles, calfeutrer le moindre interstice, se bander les yeux, résister de toutes ses forces à la tentation de les voir, de les entendre ! Je me précipitai sur mon bagage exhortant mes compagnons à se prémunir de la même façon. Ce fut alors dans la voiture  un terrible remue-ménage. Nous crevâmes les coussins pour en tirer la laine dont nous emplîmes nos oreilles. Puis nous bouchâmes tous les interstices visibles. Nous nous couvrîmes la tête, accumulant dans le désordre des foulards, des bonnets, des chapeaux, des couvertures. Certains sortirent des armes, d’autres se donnèrent la main ou le bras et puis nous attendîmes serrés les uns contre les autres comme de pauvres oisillons. Plongés dans cette marmite infernale, nous n’avions rien d’autre pour nous sentir vivants que les cahots de la route et la chaleur qui émanait de la proximité de nos corps.

    Soudain, la voiture vibra. Elle sembla tout à coup soulevée dans les airs puis emportée dans un train d’enfer par les quatre cavaliers de l’apocalypse sur un chemin empli d’ornières. Dans le même temps,  des ondes mauvaises s’insinuèrent dans l’habitacle. Elles étaient là.

    Nous ne les voyions pas mais nous pouvions imaginer leurs ailes gigantesques frôler sans fin notre refuge à la recherche d’une faille. Nous ne les voyions pas, mais nous devinions leurs gros yeux de rapaces nocturnes essayant vainement de rencontrer les nôtres, leurs bouches édentées susurrant leurs petits chants d’amour et de mort pour briser nos résistances. Nous percevions aussi leurs griffes acérées labourant nos bagages juste au-dessus de nos têtes. Nous ne les voyions pas mais tout notre corps vibrait, se hérissait, se recroquevillait, se distendait, s’abrasait dans l’attente de quelque chose de tellement affreux que le moindre repli de notre peau, nos os, nos ongles, nos cheveux, nos dents étaient habités d’un millier de serpents tandis qu’une odeur pestilentielle se répandait dans l’habitacle.

    A suivre

     


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