• Âmes sensibles s'abstenir

    Tout sauf écrire, tout sauf s’asseoir crayon en main devant la page blanche, tout sauf se plaindre et montrer sa misère et sa honte. Aller dans le jardin, cisailler quelques branches, ramasser les framboises, les tomates cerises, en croquer quelques unes, en faire un clafouti, les faire sécher en ribambelles avec le basilic, l’ail et le romarin, retourner une friche où dormaient les pommes de terre en se disant qu’il y faudrait bien quelques pieds de salades, quelques rangs de poireaux mais il faut y dépenser une telle énergie que la friche restera sans aucun doute friche jusqu’au printemps prochain, s’abrutir à ces jeux imbéciles proposés sur le net, accumuler clic après clic de grands blocs de couleur, rouge, bleu jaune, violet, les assembler en gros pavés et puis soudain les faire disparaître, avalés par la bouche invisible et muette d’un outil sans affect. Et cela à l’infini, des pans entiers de mes journées y passent, évacuer des blocs pour combler tout ce vide, éviter de penser, de me dire que moi aussi d’une certaine façon, je débloque, à force de tourner en rond, de me répéter en boucle toujours les mêmes choses, de me cogner en permanence aux mêmes murs, aux mêmes espoirs, aux mêmes attentes vaines.

    Si seulement on pouvait faire la même chose avec ses peurs, ses rancœurs, ses douleurs, ses récriminations, ses appels au secours qui restent lettre morte, avec cette masse informe d’agressions continues qui vous diminuent jour après jour, vous empêchent de vivre ! Pouvoir les trier par couleur, en faire des pavés et puis en un seul clic évacuer le tout, se nettoyer le corps et l’âme et faire place nette. Mais la tâche est immense, à peine a-t-on fini qu’il faut recommencer un peu comme  les seaux de merde vidés jour après jour ! Combien de seaux vidés ? Cela a-t-il un sens de vider de la merde ? Faut-il dire « Mon Dieu je vous l’offre comme l’aurait dit ma grand-mère ? Dieu accepte-t-il les seaux de merde en présent ? Ne pas écrire non, ne pas dire la couleur de la merde, sa consistance, son odeur, pas plus que celle de la pisse, une odeur permanente qui règne partout dans la maison, qui vous saute à la gorge dès la porte franchie. On a beau nettoyer, javelliser, désodoriser, lessiver, elle s’incruste partout, dans les joints du carrelage, dans les plis des cousins, dans les pieds  du lit et des fauteuils, du déambulateur, dans  les draps, les serviettes, les vêtements qu’il faut laver et relaver sans cesse, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, année après année, des litres et des litres de lessive, de savon, de détergent, des kilomètres de serpillère à  passer… Parfois, il m’arrive de me flairer parce que j’ai l’impression qu’elle est aussi sur moi !

    Certains pourront penser qu’il est inconvenant de s’exprimer ainsi. C’est vrai qu’il me faudrait employer de doux euphémismes, des synonymes, dépoussiérer, embellir la chose. Du reste personne ne parle jamais de cela, nulle part. J’ai beau lire et relire cette littérature gentillette qui vous parle de l’accompagnement aux personnes dépendantes, faire des stages aux aidants, non personne n’en parle, jamais. On vous parle du matériel : les couches, les alèzes, les draps jetables, les chaises garde-robe… On vous enseigne les trucs de base : une serviette colorée pour le haut, une serviette unie pour le bas, un gant à l’endroit pour le haut, un à l’envers pour le bas. Le haut, le bas, voilà à quoi sont réduites les personnes malades ! Quant aux photos sur les publicités : des personnes âgées souriantes et bien mises, bien propres sur elles, baignant dans un flou douçâtre et artistique et donnant la main à un gentil marmot tout plein de bienveillance ! De la douceur, toujours de la douceur à un point tel que je vomis ce mot qui vous enrobe le cerveau, efface vos pensées malsaines en vous rendant coupable de les avoir.

    Ne pas écrire non plus ce grand corps avachi comme une masse informe, l’éventration de l’abdomen qui fait comme un obus, la nuque qui se brise sur un amas de chairs, la bouche entrouverte sur le dentier qui fuit, les joues vidées de leur humanité, les lèvres qui peinent à dire quelques mots et ce sourire encore malgré tout quand je lui dis bonjour, ces mains qui me retiennent, ce regard implorant quand je lui souhaite bonne nuit et ces mots, toujours les mêmes, des mots à double sens qui me brisent le cœur : «  Tu t’en vas ? Alors je ne te reverrai plus ? » Que répondre à cela ?

    Garder le silence sur le dégoût que j’ai de moi quand je vais visiter ces maisons de retraite, les portes verrouillées qu’il faut franchir avec un code, la vision effarée que j’emporte chez moi de ces pauvres vieillards tous parqués au même endroit, la détresse de leur pauvre regard quand on entre, de ces mains qui s’agrippent, de leur questionnement, de leur attente d’une visite, de l’espoir qu’ils gardent encore de repartir bientôt chez eux.

    Ne pas dire la violence et la méchanceté que je sens s’installer en moi, la colère contre l’éternelle injustice, le pouvoir de l’argent encore et toujours. Toute ma vie j’aurais vécu avec cette honte de la différence et voilà qu’au seuil de la vieillesse elle continue à me dévorer l’âme. Pourquoi est-ce si simple pour les uns et un chemin de croix pour les autres ? On a beau se faire humble et servile, aller ramper, implorer, expliquer, tenter de convaincre, multiplier les démarches, remplir des tonnes de paperasse, frapper encore et encore, rien n’y fait malgré ma gorge qui se noue, les larmes, le remord devant cet abandon que j’espère et redoute à la fois.

    Je revois tout à coup cette enfant que l’on a si souvent laissée seule pour vivre un ailleurs de paillettes, de routes illusoires qui n’ont mené à rien d’autre qu’à ce semblant de vie tellement éloigné de ce que l’on rêvait, de ce que l’on croyait croquer à belles dents avec cette joie fière et féroce qui habite souvent les femmes qui se savent belles et désirables, ce désir qui finit pourtant par vous claquer un jour à la gueule  pour vous rappeler encore et toujours que sur cette terre certains ont droit à des privilèges et que les autres doivent en attendre les miettes. Et moi, je regardais, adorant cet objet de fantasmes qui une fois encore me file entre les doigts.

    J’entends déjà les bien-pensants, les donneurs de leçons, les professionnels de la jolie maxime qui prêchent la vertu de l’acceptation, des plaisirs minuscules, de la beauté éphémère du rayon de soleil sur la feuille au printemps. Sans doute ont-ils raison mais peut-être devraient-ils se demander ce qui reste de ces jolies formules quand on doit vivre jour après jour avec cette charge sur les épaules, avec cette chaîne aux pieds qui vous entrave à chaque pas, annihile le moindre de vos projet parce qu’il faut dépenser une telle énergie pour pouvoir le réaliser que l’on n’a même plus le courage de le penser. Est-ce péché que d’aspirer à mieux, à plus, que de vouloir oublier l’odeur putride de la mort, de vouloir vivre, vivre, tout simplement vivre ? Accepter oui, de toute façon comment faire autrement, c’est si facile d’accepter quand on n’a pas le choix, se résigner, ne plus se révolter, se laisser glisser lentement comme les blocs de couleur qui disparaissent tout en bas de l’écran, s’asseoir sur son orgueil et dire adieu à tout. Mais je ne suis pas une sainte, j’ai beau entendre encore et toujours ces propos que l’on vous jette en permanence à la figure comme leçon de vie, moi je n’en veux pas, Si cela leur suffit, cette vie au ralenti tant mieux pour eux. Abdiquer, renoncer, se contenter de ce que l’on a, trouver le bonheur dans le peu, dans le rien comme nous le susurrent tous ces nouveaux philosophes à longueur de livres et de chants médiatiques destinés à vendre et à se remplir les poches, n’est-ce pas aussi une façon d’anesthésier les résistances, de susciter l’adhésion ou la résignation chez ceux qui souffrent. N’est-ce pas une façon de donner raison aux politiques, à la religion  qui prêchent l’austérité, l’humilité, la pauvreté ? L’austérité pour qui ? Encore et toujours pour les mêmes ! Plus de 8 millions d’aidants en France, majoritairement des femmes et des milliards d’économies pour l’état. Si nous arrêtions, la sécurité sociale serait en faillite ! Alors oui, acceptez votre sort mes mignonnes, résignez-vous, ayez confiance !!!!

    Ce matin encore dans un livre de méditations une phrase Gide « Ne te détourne pas, par lâcheté, du désespoir. Traverse-le. C'est par-delà qu'il sied de retrouver motif d'espérance. Va droit. Passe outre. De l'autre côté du tunnel tu retrouveras la lumière. » Et cette autre du Cardinal Suenens: "Soyez compréhensifs, doux et sages, regardez le monde avec des yeux d'amour !" Magnifique, allez vous vous écrier béats ! Des phrases comme celles là, j’en ai de pleins bouquins, de quoi tenir un blog jusqu’à ma mort juste pour entendre les gens s’exclamer « comme c’est beau, comme c’est vrai ! » Sauf que de plus en plus j’ai l’impression d’entendre Kaa, le serpent du livre de la jungle : « Ayez confiance !! » Confiance en qui, en quoi ? Un jour, si j’en ai le temps et le courage,  je parlerai de cette fameuse silver-économie et de ce que cela rapporte aux professionnels de la santé qui s’engraissent sur le dos des vieillards, qui roulent tous en BMW et vous regardent de haut quand vous osez contester leur pratique ! Sans  aucun doute, ceux là n’auront pas de soucis à se faire quand il faudra trouver pour eux une bonne maison de retraite !

    Alors oui, cela me rend violente mais personne ne vous oblige à me lire jusqu’au bout.


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  • Commentaires

    1
    Dimanche 11 Septembre 2016 à 14:45
    Claudine/canelle

    Bonjour Azalais 

    J'ai tout lu !

    Je comprends très bien ce cri du coeur !

    Parfois il est utile de dire et  lire ces choses qu'on refoulent bien souvent !

    Merci d'avoir eu ce courage 

    Je t'embrasse très fort 

     

    2
    Dimanche 11 Septembre 2016 à 14:53

    J'ai lu jusqu'au bout et je comprends,j'admire et envie ton franc parler, ta colère justifiée, tes mots forts et justes pour dire l'indicible que seuls peuvent comprendre ceux ou celles qui ont vécu ou vivent une telle situation...

    3
    Dimanche 11 Septembre 2016 à 14:57

    Mon message est parti sans que je le veuille.

    Merci d'oser dire ce que beaucoup pensent et vivent en silence.

    moi aussi , je doute et me désespère et me prends à espérer que la vie sera plus forte que la mort

    Courage

    4
    Dimanche 11 Septembre 2016 à 14:58
    LADY MARIANNE

    je te comprends bien ----

    mon père a eu Alzheimer alors je sais ce qu'il en est- heureusement il est resté à la maison sans aide seulement avec sa femme -- elle a eu du mal-
     les aides aussi ça manque !!
    les ateliers "mémoire " il fallait que mon frère le véhicule---- et comme il se sauvait--- on l'a renvoyé ---
    il reste encore beaucoup à faire pour le respect et la dignité de la personne malade-
    sans parler des services où ils sont attachés--- ou drogués-
    ou on leur donne à manger à la seringue pour aller plus vite---
    bonne semaine à venir tout de même !
    amitiés-

    5
    Dimanche 11 Septembre 2016 à 15:18

    Ma chère Azalaïs,

    je suis juste venue voir tout à l'heure pour te demander de tes nouvelles en te laissant un comm sur ton dernier article.

    Tu m'as déchiré le cœur par ta colère, ta souffrance. Il reste tant et tant à faire de ce côté là et je sais combien il y a de personnes, comme toi, qui se dévouent corps et âmes pour leur famille. Maman est restée alitée durant des mois avant de décéder et je sais très bien ce que tu ressens. Il faut vraiment que les autorités prennent très vite en compte ce réel et tragique problème. Je ne peux que t'offrir mes pensées d'amitiés. Je t'embrasse très affectueusement.

    6
    mpolly
    Dimanche 11 Septembre 2016 à 15:26
    Ton texte prend aux tripes, il est lucide et juste. La réalité que tu décris je l'ai côtoyée. Dans certains centres de rétention comme je les appelle aussi les calmants rendent les personnes totalement zombies. Le personnel insuffisant peut ainsi vaquer à des tâches matérielles pendant que les vieux sont installés devant la télé, mâchoires pendantes et oeil hagard. J'ai connu une dame entrée guillerette qui, au bout d'une semaine, avait perdu toute sa lucidité.
    Je partage ta colère, certains se font un fric fou sur la vieillesse. Et ça ne fait que commencer. On aurait besoin de solidarité et d'empathie pour inventer autrement les derniers mois de sa vie.
    7
    Dimanche 11 Septembre 2016 à 18:41
    Ton texte sur la fin de vie dans certaines maisons de retraite m'a emue. J'ai pu constater cela avec ma grand-mere en maison de retraite. Révoltée par ce que j'ai vu. J'a dû la changer. cela n'a pas été facile vu sa toute petite retraite et à l'époque je n'avais pas les moyens mais j'ai trouvé. Je suis une bien pensante comme tu dis. Je profite des petites jours que chaque jour m'offre et je suis heureuse même en ce moment ou en quatre mois j'ai perdu un sein, les cheveux, je subis des traitements très lourds mais ma philosophie de la vie me permet d'être malgré tout très heureuse de vivre et de me faire plaisir chaque jour sans angoisser. J'ai aussi appris à ne pas m'émouvoir des lalheursvdu monde et ne plus essayer de le changer car c'est une lutte vaine et même parfois en voulant sauver des gens ou le monde on les enfonce encore plus. J'assume mon égoïsme. Je ne pense quˋà moi et à ceux que j'aime que mon amour et mon bonheur rendent heureux.
    8
    Dimanche 11 Septembre 2016 à 22:39
    erato:

    J'ai lu et relu ce texte magnifique , sincère et bien réel. J'admire ton courage d'avoir su crier ta révolte , ta souffrance et ton impuissance avec des mots percutants .

    Ce n'est pas être égoïste ou anormale que de vouloir vivre une vie décente et penser à soi. Certes, les maison de retraite ne sont pas des lieux de sérénité mais il faut savoir passer la main et ne pas tenir compte du qu'en dira-t-on.

    Merci d'avoir écrits ces mots , je t'embrasse très fort

     

    9
    Lundi 12 Septembre 2016 à 06:51

    L'écriture comme exutoire, magnifique plume. Le cri du coeur. Violent mais beau. Les mots qui pansent les maux. Les mots qui pensent les maux.

    10
    Lundi 12 Septembre 2016 à 08:52

    bonjour Azalaïs, toujours pas de nouvelles pour une place et tu es à bout..
    c'est tout à fait compréhensible.
    J'ai parfois l'impression que presque seuls les cas d'urgence ( personnes seules etc..) sont pris en compte par manque de place ...
    Je me suis déjà dit que si un jour je ne peux plus et que je sens que je ne suis pas écoutée je me ferai  hospitaliser et là il faudra bien que la société trouve une solution !
    bises

    11
    gazou
    Lundi 12 Septembre 2016 à 17:01

    J'ai lu et entendu tes cris hier soir

    Et ce matin,  en me réveillant, c'est à toi et ta maman que j'ai pensé.

    Je te remercie pour ta sincérité.

    Maman aussi a eu la maladie d'Azheimer et je l'ai très mal vécu, il est vrai que je venais d'avoir un cancer et que mon plus jeune fils  était mort peu de temps avant.

    Nous avons trouvé une famille d'accueil  à quelques kilomètres de chez moi, ce qui me permettait de la voir très régulièrement...Mais j'étais incapable de m'en occuper moi-même toute la journée...Aurai-je plus de courage maintenant ? Je ne le sais pas.

    12
    Lundi 12 Septembre 2016 à 18:12

    Voila la verite que l'on cache soigneusement...Il fallait dire ces mots, les crier pour que tout le monde puisse les entendre. Maisons de retraite ou institutions de preparation au desespoir de ne plus rien attendre. Je connais le cas.

    L'accompagnement est lourd a porter, il faut de larges epaules, un  grand amour pour y resister,  tenir bon pour l'autre mais aussi pour soi...Car on descend ensemble vers le gouffre de la souffrance.

    La priere seule peut sauver ce qui reste en nous d'humain

    De tout coeur avec ceux qui passent par cette experience.

     

     

     

     

     

    13
    Jeudi 15 Septembre 2016 à 11:29

    Cette page-ci, il fallait à tout prix l'écrire, Azalaïs.

    Absente, je n'ai pas pu la lire dès sa publication, mais je suis rentrée, et j'ai pris le temps de la lire jusqu'au bout, plusieurs fois.

    Il y a des mots qu'il faut crier, fort, même et surtout s'ils choquent les âmes bien pensantes, d'ailleurs, au nom de quoi trie-t-on le bien et le mal en pensées ?

    La colère que tu ressens est nécessaire, parce que c'est elle qui te permet de vivre malgré tout, je le crois... j'ai peut-être tort.

    Je n'ai pas connu la vieillesse de mes parents, ils sont partis jeunes, sans prévenir.

    Mais depuis décembre 1980 je me bats, je dis ce que d'autres taisent, et les regards que je reçois ne sont pas toujours tendres. Je suis une mère indigne, on me l'a dit souvent, et même quand on ne me le disait pas, on me le faisait comprendre, il y a des gestes et des expressions du visage qui parlent beaucoup plus... "La pauvre ! elle ne sait pas ce qu'elle dit !"

    Oh si ! Je savais depuis le premier jour... et chaque fois que je demandais aux médecins pourquoi ils la faisaient vivre, pourquoi ils ne la laissaient pas partir au lieu de la maintenir dans cet état d'inhumanité et de souffrance, c'était la même réponse : nous sommes là pour faire et "laisser vivre"...

    Quelle vie ?

    Que de souffrances accumulées pour toi, pour elle aussi, finalement.

    Lorsque tu écris ta douleur, sa façon de te retenir quand tu t'en vas... j'avoue que tu m'émeus au plus profond.

    La voir partir ainsi, ne plus vivre, toi... j'imagine très bien ces moments.

    Le cri que nous retenons nous étouffe, nous enserre, nous broie.

    Il faudrait pouvoir hurler, mais il paraît que ça ne se fait pas.

    Il y a longtemps, j'ai écrit une lettre qui a paru amputée de certains passages dans un magasine.... j'ai gardé les réponses car aucune des celles qui ont été publiées ensuite ne trouvait normale ma position, ma colère.

    Chaque matin, je me pose encore la question : est-ce aimer que de souhaiter la mort plutôt que la vie à ces conditions ?

    Est-ce aimer son enfant que d'avoir passé près de 36 ans à guetter les signes qui ne venaient pas, à espérer qu'il y ait quelque part un Dieu qui finisse par écouter cette souffrance (pas la mienne, mais la sienne) et à l'emporter ?

    Je ne sais pas. Seul le silence m'a répondu.

    Ta maman a de la chance de t'avoir auprès d'elle... mais toi ?

    Tu lui donnes sans doute bien plus que ce qu'elle t'a donné... et ce faisant, tu mets ta propre vie entre parenthèses...

    Je ne sais pas comment t'aider, c'est sans doute pourquoi je n'en veux pas à ceux qui nous ont laissé nous débattre... je n'avais pas besoin de leur pitié, de leurs regards compatissants, des mots convenus.

    Les décideurs ne savent rien. Quand on les mets devant la réalité, notre réalité, qu'on leur demande ce qu'ils auraient fait si c'était leur enfant... ils mentent, le plus souvent.

    Ils se dédouanent en créant des lieux de vie, de non vie, où les soignants font ce qu'ils peuvent mais qui augmentent encore notre impression d'impuissance et d'abandon.

    Pourtant...

    Tu vois, je ne sais comment te le dire... je voudrais que ta maman soit prise en charge autrement, que tu puisses de nouveau respirer, ne pas avoir tout à assumer comme tu le fais.

    Que tu sois libérée... elle aussi.

    Je t'embrasse fort. Toutes mes pensées t'accompagnent, Azalaïs.

    14
    Jeudi 15 Septembre 2016 à 14:29

    merci à toutes, vos commentaires me vont droit au coeur, je me suis longtemps demandé si je devais publier ce texte et puis je l'ai fait

    le plus dur je crois c'est de me dire que même si je suis là, même si sans moi elle ne pourrais pas s'en sortir, de me dire que je n'en fais pas assez, que je n'arrive pas à lui dire combien malgré tout elle m'est chère, combien j'ai peur qu'elle me laisse encore une fois

    15
    Jeudi 15 Septembre 2016 à 15:23

    "que je n'en fais pas assez, que je n'arrive pas à lui dire..."

    Elle te laissera encore une fois, mais ce sera apaisée, je crois, et tu ne garderas que les bons souvenirs, je l'espère, cette main qu'elle retient, parce que tu es celle qui compte le plus pour elle à cet instant.

    Tu as bien fait de le publier...

    16
    Vendredi 16 Septembre 2016 à 17:05

    Merci de savoir si bien écrire ta colère et ta souffrance. Tu as très bien fait de publier ce texte fort et juste.

    17
    Joëlle
    Samedi 17 Septembre 2016 à 12:42

    Un texte fort et sans détour, tu as su exprimer ces moments difficiles où la souffrance ne peut se taire... je te comprends pour les avoir vécu, mes meilleures pensées vous accompagnent, t'embrasse chère Aza.

    18
    Lundi 19 Septembre 2016 à 13:33

    Cela fait longtemps que je voulais venir te visiter car j'avais mis ton blog en favoris en venant de chez Nell et de chez Mimi entre autre, de Quichottine aussi...

    Je suis émue aux larmes en te lisant. Ta colère est humaine et bien compréhensible. J'ai vécu la détérioration de ma mère qui est restée alitée pendant des mois sans même savoir que nous étions auprès d'elle et avec mon père à côté qui espérait encore un jour que les choses s'améliorent. La pauvre avait juste traversé la rue au mauvais moment, avec son petit panier, en revenant de faire son marché, pourtant sur un passage cloutée...mais surtout ton texte fait écho à ce que j'ai vécu avec ma grand-mère pendant toute mon adolescence. Elle avait la maladie d'Alzheimer, ma mère n'en pouvait plus et ne pouvait partager avec personne car fille unique, et pas de structure d'accueil même pour souffler quelques jours alors je la gardais souvent tout en faisant mes devoirs...Quand les gens aujourd'hui me parlent de leur adolescence, je ne sais pas si moi j'en ai eu une, en tous cas elle s'est passée sans crise. Je ne pouvais pas me le permettre.

    Tes mots ont besoin de sortir de toi et j'ose espérer que cela te fasse du bien, te permette d'avancer sur ce chemin que les autres t'imposent et qui est semé d'injustice. J'ai souvent eu l'impression que le mien l'était aussi mais je n'ai jamais su laisser libre cours à ma révolte comme tu le fais...Merci d'avoir écrit ces mots je suis sûre qu'ils pourront aussi aider ceux et celles qui passent par là. 

    19
    Vendredi 30 Septembre 2016 à 19:33

    Mais oui tu as tout à fait raison d'écrire (et si bien) ce coup de gueule. Oui c'est révoltant. Et apprécier la beauté d'une fleur, la douceur d'une promenade entre parenthèse dans une vie difficile, c'est possible aussi et permet de recharger ses batteries. Cela ne m'empêche pas de déplorer cet état de fait qui s'aggrave me semble-t-il.

    Juste j'ai eu l'occasion de lire plusieurs livres qui évoquent avec des mots directs ces choses-là, notamment un d'une femme travaillant pour des handicapés mentaux lourds. Tout dépend de la manière dont ils sont écrits.

    Les aidants ne sont pas que des femmes et j'en profite pour saluer le courage et l'abnégation de mon beau-frère qui s'occupe depuis plusieurs années de ma sœur.

    Il y a aussi de faux aidants et la maltraitance n'est pas que dans les institutions mais bien plus traître dans l'intimité des foyers. 

    Merci pour ces mots

    20
    Mardi 25 Octobre 2016 à 19:14

    Eh bien moi je t'ai lue jusqu'au bout. Pourtant, c'est vrai, je n'arrive pas, en général, à lire, sur Internet, des textes longs jusqu'au bout. J'ai été happée par celui ci. Mais je ne ferai pas de commentaires ou bien il faudrait plusieurs paragraphes si j'en faisait un. Il y a tellement de choses dans ton texte.

    21
    Mercredi 26 Octobre 2016 à 09:19

    Chère Azalaïs,

    Je suis une âme sensible et je ne me suis pas abstenue. Car, c'est le moins que je puisse faire que de t'écouter jusqu'au dernier mot.

    J'ai tout lu et je trouve que tu as eu raison d'écrire cette longue lettre. C'est terrible, émouvant, poignant.  J'ai autour de moi plusieurs parents et amis qui vivent le même quotidien. Ils se plaignent un peu bien sûr mais sans oser dire la vérité toute crue. Et là cette vérité on prend sa cruauté en pleine figure, comme toi qui la subit chaque jour. Mais aussi dans certains lieux dit " Maisons de retraite " , ou d'accueils spécialisés et qui sont tout sauf humains.

    Mes mots me semblent vains, si pauvres face à ce long cri de souffrance, de révolte. Non, tu n'es pas une fille indigne Azalaïs mais un être humain dont on exige trop.

    Je t'embrasse très fort

    22
    Lundi 22 Mai à 14:40

    Bonjour,

    c'est pas le plus grand des hasards que j'arrive sur cette page grâce aux écrits de Quichottine. Tu as eu raison d'écrire cette lettre , c'est exactement ce que l'on ressent quand on est aidant, et encore je ne me plains pas , nous sommes 3 soeurs à nous occuper de ma maman qui depuis 4 ans ne se léve plus, ne nous reconnait plus, a une vie végétative, mais pourquoi,pourquoi vivre de cette façon.

    Tu as mis en mots mon ressenti. 

    danièle

     

      • Lundi 22 Mai à 15:24

        merci Danièle de ton passage. Depuis cette lettre, j'ai trouvé une place en maison de retraite pour ma mère. C'est à 5 mn à pied de chez moi avec des gens qui la connaissent (soignants comme résidents) et je trouve qu'elle y est beaucoup mieux que quand elle était chez elle. J'ai trouvé de l'aide auprès de France Alzheimer qui m'a vraiment encouragée à prendre cette décision car sinon cela risquait d'être un placement en urgence dans un établissement que je n'aurais pas choisi, loin de chez elle,en "terre inconnue"

        Ta question est une grande question: il y a dans cette maison de retraite des centenaires et des résidents qui n'ont plus la parole ni aucun des gestes élémentaires de survie. Cela fait pitié et on se demande quelle est leur vie intérieure.

        Je me suis beaucoup attachée à certains résidents qui tout comme ma mère attendent ma venue. cela me fait un énorme plaisir. Finalement, même si financièrement c'est très dur, je ne regrette pas ma décision

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