• Ah, vous dirai-je maman!

    Quichottine m'a donné envie de publier ce texte ancien écrit lors d'un atelier d'écriture aux Moulins Albigeois. Ces ateliers sont toujours liés à une exposition contemporaine et les textes produits pas toujours très lisibles si on ne les rattache pas à l'expo, c'est pourquoi j'hésite à les publier. Mon texte s'inspire d'une déambulation autour des œuvres de Niek van de Steeg. Alors que je m'interrogeais encore ce matin, c'est le texte de Martine qui m'a donné l'impulsion finale. Pourquoi écrit-on? Pourquoi publie-t-on? Mystère! Lira qui voudra, peu importe!

    Niek van de Steeg qualifie son exposition de « construction mentale », ou d’« exposition sculpture ». Le visiteur s’y promène comme dans les circonvolutions d’un cerveau, le long d’une palissade en bois serpentant dans les grands espaces bruts des Moulins albigeois. L’artiste y projette ici et là des moments de sa réflexion sur la notion de matière première et ce qu’elle produit, dans le domaine économique et social comme dans le domaine artistique. Attentif aux grandes contradictions du monde contemporain, développement et écologie, concentration capitaliste et action citoyenne, Niek van de Steeg stimule le regard critique et imaginatif en proposant par exemple d’utiliser le café des pays pauvres pour produire de superbes tableaux abstraits, ou l’uranite jaune pour construire une sculpture cinétique.

    Résultat de recherche d'images pour "Niek van de Steeg"

     

     

    -      Oh ! J’ai vu, j’ai vu !

    -      Ma fille,  qu’as-tu vu ?

     

    -          J’ai vu des arbres-planche résignés, solitaires. Ils étaient tous rangés par ordre d’importance : les grands au fond qui suivaient la courbure du vent et les petits devant, bien sages, l’esprit vierge et offert, tout emplis d’espérance naïve. Je les ai vus pleurer maman, en bleu, en rouge, en vert, et même en violet. Je les ai vus s’incliner lentement comme de gros tournesols tristes et accepter leur sort sans opposer la moindre résistance, sans poser de questions, sans jamais demander qui avait ainsi décidé de leur sort. Je voudrais être saule maman, les pieds nus dans le fleuve avec mille poissons qui me diraient sans fin la douceur ruisselante de leur ventre argenté.

    -      Cela ne se peut pas ma fille. Nous sommes embarqués pour le même voyage. Les couleurs et les routes peuvent parfois  diverger quelque peu mais pas la direction et chacun doit rester à sa place.

    Résultat de recherche d'images pour "Niek van de Steeg"

     

    -      Oh ! J’ai vu, j’ai vu !

    -      Ma fille, qu’as-tu vu ?

     

    -           J’ai croisé l’homme en rouge qui court sur le bitume déroulant son discours comme un grand sorcier fou.

    -      Mais que disait-il donc ?

    -      C’était comme un rêve maman. Il parlait de matière première, d’uranium, de paysage, de fantasme et de sécurité, d’amour et de santé. Ses pieds tapaient sur le bitume « tap, tap, » comme le rythme d’un tam-tam qui battait dans les mots. Il y avait tout le long de la route de petites maisons en forme de cubes, toutes, toutes pareilles, avec les mêmes portes et les mêmes fenêtres et les mêmes rideaux et les mêmes jardins. Moi, quand je serai grande, je n’habiterai pas dans une maison cube. J’habiterai une maison de vent et de lumière, une maison sans porte ni fenêtre, une maison nomade, cerf-volant, parapluie, parachute, une maison nacelle, rouge et jaune emportée dans le ciel par un gros ballon bleu. Je pourrai me poser dans un grand champ de blé, au sommet des collines, au bord d’une rivière et tout autour de moi sera joyeux et chaud.

    -      Cela ne se peut pas ma fille ! Les hommes vivent toujours en rond, en troupe, en file indienne. Ils se cherchent sans fin, s’entrecroisent, s’entregrouillent, se multiplient, se bercent d’illusion, rêvent d’amour et de fraternité mais ils finissent toujours par se marcher dessus, par se chercher querelle. Et ceux qui veulent fuir, vivre en marge, en lisière, sont vite rattrapés, menés à la baguette, obligés d’écouter encore et encore toujours les mêmes mots pour vous emplir le crâne de choses inutiles, vous empêcher de voir et de comprendre. C’est qu’il faut filer droit ma fille même si nous allons tous dans le même cul de sac. Parfois, on entend bien un cri, quelqu’un qui vous appelle à la révolte et à l’insoumission mais les utopistes d’hier deviennent trop souvent les dictateurs de demain !

    Résultat de recherche d'images pour "Niek van de Steeg"
     

    -      Oh ! j’ai vu, j’ai vu !

    -      Ma fille, qu’as-tu vu ?

     

    -      J’ai vu de gros insectes couleur de terre brune, terre d’ombre brûlée ou peut-être café, frangé de crème fraîche. Ils étaient enfermés dans une cave obscure. Leurs gros yeux me fixaient d’une façon tranquille et résignée mais leurs bouches criaient la longue mélopée de leurs lointains ancêtres, ceux qui vivaient avant dans la forêt des origines. Et ils tournaient en rond dessinant avec leurs pattes et leurs antennes des spirales sans fin, de longues lignes de fuites tremblotantes,  découpées comme de la dentelle. Ils avaient froid maman près de ces grilles béantes, avec le bruit de l’eau qui battait la muraille de son gros ventre roux. C’est alors que j’ai vu une drôle de machine. Elle semblait prête à s’envoler pour traverser le fleuve. Elle grattait le sol de ses huit pattes rouges  et sa queue de dragon dessinait dans le ciel un long ruban bleuté. Tout en bas, il y avait un moulin qui fouettait le grand fleuve et des flocons d’écume montèrent jusqu’à moi délivrant leur message : « Liberté, liberté, ouvrez toutes les cages ! » Ah ! quel bonheur maman lorsque j’ai vu la longue file des insectes grimper dans la drôle de machine. Quand tous furent à bord, je larguais les amarres qui la tenaient au sol et l’arche des insectes partit droit vers le Sud à la recherche de nouveaux territoires. Un jour maman, je construirai moi aussi une arche colorée  comme un bel arc-en-ciel…

     

    Mais pendant qu’elle parlait, quelqu’un avait construit un très long mur de briques qu’elle ne pouvait franchir. Elle s’aperçut alors qu’elle avait grandi d’un coup et ses rêves d’enfant se perdirent à jamais dans le grand labyrinthe des jours. Pourtant, tout à côté, les grands saules bruissaient, les blés doraient, les collines faisaient le dos rond, les insectes fouillaient dans l’humus des forêts et le fleuve coulait, charriant des tonnes et des tonnes de boues venues de sources lointaines. Mais elle avait rejoint la cohorte des hommes. Qui la délivrerait ?

     

    Ah, vous dirai-je maman!

     un petit clic sur la photo de Jean-Louis

     


    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    Jeudi 13 Juillet à 10:21

    La photo de Jean-Louis est magnifique, étonnante... les œuvres exposées le sont aussi. Elles ont donné lieu à un dialogue qu'il aurait été dommage de ne pas publier.

    J'adore le regard et les mots de l'enfant, son rêve est si beau !

    Je sais bien que la mère a raison, que ses mots sont bien plus proches de notre réalité, même si nous voudrions un monde autre.

    Et j'espère qu'un jour l'enfant qui a grandi saura se délivrer, franchir le mur et tous les obstacles qu'elle croyait infranchissables, et retrouver son rêve.

    Tu as raison, "Pourtant, tout à côté, les grands saules bruissaient, les blés doraient, les collines faisaient le dos rond, les insectes fouillaient dans l’humus des forêts et le fleuve coulait..."

    La boue n'est peut-être que l'amas des rêves que l'on a laissé couler au fil des jours, oubliant que seul le regard compte et qu'il faut souvent aller au-delà de la réalité d'un quotidien inacceptable pour retrouver la poésie qui nous entoure et nous fait vivre, malgré tout.

    Merci pour tout, Azalaïs.

    J'ai aussi beaucoup aimé le texte de Martine ce matin.

    Je t'embrasse. Passe une douce journée.

      • Jeudi 13 Juillet à 10:29

        Ce qui m'a décidée aussi à publier c'est que j'ai rencontré mardi un très grand homme,Bernard Devert , le fondateur d"'habitat et humanisme" car il a racheté la maison de retraite où vit ma mère. Il nous avait réuni pour nous parler de son "œuvre" mais aussi pour nous rassurer sur l'avenir de cet EHPAD. Un homme qui réalise son rêve: loger les marginaux, les sans ressources, les laisser pour compte, un homme qui donne envie de le suivre sans poser de questions

        bises et merci

    2
    Jeudi 13 Juillet à 10:49

    Merci  ...j'ai adoré ..quel plaisir de te lire ..Tes mots chantent ..

    J'aime aussi le commentaire de Quichottine .

    Merci à vous deux 

    Bises

    3
    Martine 85
    Jeudi 13 Juillet à 11:11
    Comme j'ai aimé ton texte ce voyage onirique d'enfant. J'aurais aimé l'avoir écrit. Pour la réponse aux questions sur l'écriture chacun à sa réponse personnelle. C'est en tous cas pour moi déjà un grand plaisir d'écrire et de partager. Belle journée
    4
    Jeudi 13 Juillet à 13:36

    Tu as bien fait de publier ce texte chère Aza, plaisir de retrouver tes mots avec ces tonalités qui résonnent en nous. Je t'embrasse plein.

    5
    Jeudi 13 Juillet à 13:39

    enfin un texte d'Aza !

    Moi aussi je l'ai aimé et tu as bien fait de nous le faire partager...

    Je n'aurai pas su écrire à partir de ces images...Merci Aza, j'espère que tu vas bie et je te remercie pour tespasssages chez moi

    6
    Jeudi 13 Juillet à 17:20
    LADY MARIANNE

    félicitations !! je n'aurais pas su non plus-
    je suis trop concrète --- sniff
    de beaux mots et de la douceur si on cherche bien- tout n'est pas que laideur-
    bisous ! bonne journée-

    • Nom / Pseudo :

      E-mail (facultatif) :

      Site Web (facultatif) :

      Commentaire :


    7
    Jeudi 13 Juillet à 21:57

    Comme chacun de tes textes celui-ci est beau et il mérite d'y revenir, d'autant plus qu'actuellement le nez dans le guidon, j'ai l'esprit qui le soir ne demande qu'à dormir...

    Je reviendrai en août, savourer chacun de tes mots.

    8
    Samedi 15 Juillet à 09:14

    Bonjour Azalais , je viens via le blog de notre ami Pascal , c'est un très beau texte sur l'humanité , il arrive que nos rêves pour un moment plus ou moins long se perdent , mais reviennent avec force par esprit de résistance .....Merci et au plaisir de se lire mutuellement...Bonne journée Azalaïs

    9
    Samedi 15 Juillet à 12:53

    Nos rêves d'enfant ne nous quittent jamais vraiment

    ils restent enfouis au fond de nous

    et parfois nous guident dans la réalité de la Vie

     

    En tout cas tu as écris un beau texte

    coloré comme un arc en ciel

    par ces rêves d'enfance

     

    Amitié Azalaïs

     

    10
    Lundi 17 Juillet à 14:49

    J'aime le rêve de cette enfant...habiter une maison de vent, une maison parachute sans porte ni fenêtre, se poser où on veut dans un grand champ de blé... que c'est beau ! Merci pour ce joli texte. Cela aurait été dommage de ne pas le partager avec nous. Nos rêves d'enfant sont encore en nous, même si parfois ils sont en effet prisonniers. Bisous et merci de nous donner de si jolis mots

    11
    Dimanche 6 Août à 09:37
    erato:

    Je suis heureuse que tu aies publié ce texte , il est magnifique , plein de sagesse et fait tellement réfléchir .

    En conclusion , il faut garder le plus longtemps possible son âme d'enfant et laisser aux enfants la possibilité de conserver leur candeur.

    J'aime beaucoup les rêve de cette enfant .Peut-être verra-t-elle dans ce mur de brique un moyen de s'en évader et d'être heureuse .Il ne faut pas suivre la cohorte des hommes qui sont des robots .

    Douce journée, bon dimanche, bises Azalaïs

    12
    Mardi 8 Août à 20:25

    J'adore ton texte tu as bien fait de le publier.
    Il faut toujours garder ses rêves d'enfant y compris lorsque l'on est adulte.
    La photo de Jean-Louis est impressionnante, quand la nature se déchaîne...

    13
    Samedi 26 Août à 21:33
    erato:

    Beau week end , bises Azalaïs

    14
    Lundi 11 Septembre à 21:24

    Coucou Azalaïs

    Ton texte m'a émue jusqu'aux larmes ! il est tout simplement magnifique ! tu as un don extraordinaire pour trouver les mots justes et tellement poétiques ! Un grand bravo !

    Amitiés

    15
    Dimanche 1er Octobre à 09:08

    Ma-gni-fi-que! Tu parles à mon coeur et à mon imaginaire. Que de trouvailles au fil de cette expo. Vraiment! Merci Aza.

    Bises

    smile

    16
    polly
    Jeudi 5 Octobre à 08:24
    polly

    Voilà un vent frais qui se lève sur le brouillard de ce jour. Emportée par tous ces rêves en Utopia, j'ai du mal à me retrouver face à ce mur de briques.

    Et ça me rappelle cette chanson de Pink Floyd sur l'éducation... triste réalité devant nos si beaux projets d'humanité.

    Comme d'habitude ton texte est magnifique d'odeurs, de sonorité, d'énergie et on suit tes mots comme on suit la flûte du petit joueur.

     

    Bises Aza et merci pour ce moment.

     

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :